Et c'est comme ça qu'on se retrouve à se gaufrer les 399 pages du dernier Marc Levy, un dimanche morne de février, et que ça s'appelle l'Horizon à l'envers, une sorte de Jules et Jim étudiants en neurosciences qui défient la mort façon Frankenstein qui aurait croisé Faust, et la fille elle est malade, donc il faut la sauver par la cryogénisation et la photocopie de son cerveau avec ses merveilleux souvenirs, etc., on n'en dira pas plus sur le 17e roman de l'auteur aux tirages phénoménaux : 400 000 exemplaires pour la première salve mi-février (c'est Robert Laffont qui doit se frotter les mains), plus de 33 millions d'opus vendus dans le monde (les Chinois en sont dingues) depuis Et si c'était vrai en 2000, dont les droits ont été rachetés en 2005 par Steven Spielberg… et paf, en tête du box-office.
La moindre bluette se transforme en or dans les mains de l’auteur, ex-architecte arrivé sur le tard en écriture (à 38 ans, il en a 54 aujourd’hui), qui brasse, en changeant souvent de genre, les mêmes recettes : de l’amour, de l’humour (ou considéré comme tel), du bon sentiment à la pelle, de la mort, un peu de surnaturel ou de science-fiction, de l’espoir et de la consolation. Du vrai roman populaire, au sens noble du terme, vendu en tête de gondole dans les grandes surfaces, d’une écriture de scénario ultra-simple, du cœur, de la sincérité, pas mal de lieux communs, qui place Levy dans le peloton de tête avec les Musso, Pancol, Bussi et consorts.
Au rythme rassurant d'un roman par an, flanqué de celui d'avant qui sort en poche en même temps, Levy suscite force commentaires du peu gracieux «nunuche» au dithyrambique «formidable écrivain», qu'on a pu trouver sur le Net. C'est surtout assez chiant, certains n'ont pas dépassé la page 22, mais son succès force le respect.
1. Est-il possible de lire l’Horizon à l’envers à voix haute?
Ça supporte très bien la lecture à voix haute. En soirée, on l'a testé, Marc Levy fait un tabac : «Nos silences nous ont toujours suffi.» Ou alors, «Notre ouistiti réussit à actionner un bras prosthétique à distance à l'aide de ses seules ondes cérébrales», «Dis-moi que je suis pas la seule à entrevoir les excès de ce futur», c'est une écriture qui oscille entre le théâtre et le roman-photo, à déclamer à plusieurs avec une petite mise en scène. Parfois on a la grâce d'une illumination poétique, «en sortant de la passerelle, elle pensa que les hublots étaient hermétiques aux vœux», à méditer la prochaine fois qu'on prend l'avion.
On se marre beaucoup aussi, «mais enfin, Josh, le passé est passé sans mauvais jeu de mot». Quel farceur, ce Marco. Mais attention, très vite le style reprend le dessus : «Josh avait horreur des silences parce qu'ils faisaient pousser les regrets comme autant de fleurs fanées avant d'avoir vécu. Leurs conversations fouillaient les greniers de leur vie et des bribes de bonheur finissaient toujours par surgir des cartons poussiéreux de leurs mémoires», on peut comprendre pourquoi ces dames lui reconnaissent un immense talent d'écrivain.
2. Pourquoi la mort est-elle moche, moche, moche ?
Et la maladie aussi c'est moche, et la folie des hommes c'est horrible horrible, et en plus, je cite, «la vie est une maladie mortelle dans 100 % des cas». On vit dans un monde épouvantable, «où la voix des marchands d'armes est toujours plus puissante que celle des parents dont les enfants se font flinguer au fusil-mitrailleur dans leurs écoles». Et que, attention, pauvre truffe, «crois-tu que l'on découvre seulement maintenant les effets du réchauffement climatique ? Le monde occidental les connaît depuis des décennies mais pour des raisons économiques, l'homme veille plus facilement à son intérêt immédiat qu'à son avenir». On se prend ces vérités insoupçonnées avec une violence inouïe, mais heureusement, petit cœur avec les doigts, «imagine un instant que toutes les bonnes volontés et talents de ce monde, chercheurs, médecins artistes, artisans et bâtisseurs s'unissent pour le rendre meilleur, plus beau, moins cruel, moins injuste». Il est là de bon ton de se mettre alors à chanter «We Are the World». C'est ça qui est bien avec Marc Levy, tout le monde est d'accord. Non à la guerre, non au cancer aussi.
3. Les critiques littéraires de Marc Levy sont-ils tous littéraires ?
Il y a les méchants : «Il écrit comme un pied et méprise son lecteur, en admettant qu'il se contentera d'une accumulation de clichés exprimés dans une langue grossière». On trouve des mots très durs comme «niaiseries», «littérature d'aéroport», «sans intérêt», «fade». Pfiou.
Heureusement il y a les gentils, qui s'accordent tous à dire que Levy, c'est facile à lire (est-ce un compliment ?). «Lévy est accessible à tous, plein d'imprévu, d'idées nouvelles, Flaubert c'est super mais un peu rétro et Tolstoï, un esprit russe, plus en cours ou Yourcenar, très difficile à lire sans un bon dictionnaire». Bien envoyé. Ou Léa, fan depuis son adolescence, qui trouve que «les personnages sont accessibles et sans chichis». Concluons avec cette groupie un peu ambiguë : «Marc Levy est un bon auteur, j'adore ses bouquins même si ça reste un peu QQ quand même ! Lol ! mais ça fait du bien de lire des livres un peu à l'eau de rose». C'est vache.




