Quand Jim Harrison est mort, le 26 mars, ses fans ont fait circuler leurs meilleurs souvenirs de lecture : en tête, Dalva et Légendes d'automne. Quinze jours plus tard, c'est Dalva qu'on voit se maintenir dans les meilleures ventes (celles d'Amazon comme celles des librairies indépendantes, recensées par Datalib). Légendes d'automne, et les autres titres parus en 10/18, sont en cours de réimpression. Pour l'instant, seuls sont disponibles, en J'ai Lu, les livres d'Harrison les plus récents. Ils n'ont pas encore viré classiques, contrairement à Dalva, publié par Christian Bourgois en 1989, et plusieurs fois réédité par 10/18. En poche, ce roman-là dépasse les 250 000 exemplaires.
1- En Amérique, mais où ?
Dalva, l'héroïne, à qui de nombreuses Françaises doivent leur prénom (phénomène qu'on n'observe pas en Grande-Bretagne, par exemple), vit au bord du Pacifique quand le roman commence. Elle s'en retourne dans son Nebraska natal, où la famille a ses racines, ses terres, sa fortune et ses secrets. En voiture, compter entre trois et dix jours, avec détour par le désert en Arizona. Dalva a accepté de montrer à son amant historien le journal de voyage tenu par son arrière-grand-père, un ami des Sioux. L'amant, dont le monologue prend le relais de celui de Dalva, se fait souvent rabrouer : «Ce que tu appelles l'Histoire évite tout réel souci des gens. Le fond du problème, c'est cette mythologie qui nous a permis de conquérir les populations autochtones - en fait plus d'une centaine de petites civilisations - et puis de leur forger un destin d'humiliation, de honte et de défaite quotidiennes.» Dans le Nebraska, l'historien citadin, qui découvre par ailleurs une importante présence suédoise, s'imagine que les gosses font du cheval parce qu'ils ont vu ça à la télé. Mise au point : ils aiment le rock, le cinéma, «cultivent leur herbe»,aident à la ferme et prennent leur cheval pour aller à l'école parce que c'est le plus simple.
2- Quelles espèces d'espaces ?
La phrase de Harrison, quand il est en forme, abonde en pépites, en savoirs, en saveurs. Il est un des premiers à avoir donné aux animaux une autonomie romanesque. Les coyotes font des farces, les chiens ont de la personnalité. La jument que monte Dalva, Pêche, aime bien jouer avec eux. La nature entière est un conciliabule. «Mon regard a suivi celui de Pêche jusqu'à un énorme peuplier au bord de la rivière, où un groupe de corbeaux s'étaient réunis dans l'intention évidente de discuter de notre présence.» L'étiquette des grands espaces, qu'on colle toujours à cet écrivain, est pertinente si on considère qu'en font partie les rêves et les livres. Lorca, Wittgenstein, William Blake surviennent dans Dalva aussi naturellement qu'un grand cru ou un héron bleu. Ces mondes communiquent. Le vaste espace est la vie elle-même.
3- Que se passe-t-il dans «Dalva» ?
Dalva a 45 ans, elle en avait 16 quand elle a dû abandonner son fils à la naissance. Accompagnent ses pensées un demi-frère indien incestueux, et deux pères morts. Sa mère et sa sœur sont des complices fidèles, bien qu'imprévisibles. «Les femmes séduisantes ont toujours un mal de chien à s'en tirer», lui a-t-on dit un jour. Sa beauté rime avec liberté, et lubricité. Beaucoup de sexe dans Dalva, et beaucoup d'amour. «L'amour est en définitive un sujet plus ardu que la sexualité.»




