Menu
Libération
Critique

Vient de paraître

Roman

Liliana Lazar

Enfants du diable

On croit les campagnes à l'abri des réformes bureaucratiques mais celles-ci finissent toujours par arriver. Dans le roman de Liliana Lazar, née roumaine et mariée en France, l'héroïne, Elena, est sage-femme, comme dans Giboulées de soleil, de Lenka Hornakova-Civade (Alma, lire Libération du 30 avril). Mais c'est un personnage ingrat, ambigu. Elle vole un enfant abandonné à la naissance. Elle exerce son métier du mieux possible tout en restant une pure apparatchik. Respecter les consignes monstrueuses du régime, c'est par exemple dénoncer une femme qui ne veut pas garder son enfant. Interdiction d'avorter. Vivant dans la terreur de perdre son petit garçon, seul amour de sa vie, Elena déménage loin de Bucarest, dans un bled régenté par un imprévisible despote. On installe bientôt un orphelinat. Improvisée médecin, Elena fait ce qu'elle peut pour adoucir les conditions de vie atroces des pensionnaires. Cela se termine avec le sida. Ce pays qui fabrique des enfants pour les martyriser n'est pas une allégorie. C'est le pays réel. Cl.D.

Penelope Fitzgerald

La Libraire

En 1959, dans une petite ville du Suffolk où, si l'on n'aime pas se nourrir de hareng, on est malheureux, Florence achète une maison qu'elle transforme en librairie. Les notables ne voient pas en quoi la lecture peut être utile, et Florence bataille contre plus d'un obstacle. «Parfois, les clients n'aiment pas les livres qu'ils ont achetés. Ils sont choqués, ou ils déclarent y avoir détecté une nuance de socialisme.» Il y a pire : Florence place un jour Lolita dans sa vitrine. Le chef-d'œuvre de Nabokov fut édité en 1955 à Paris mais censuré en Angleterre jusqu'en 1958. Signé par la Britannique Penelope Fitzgerald en 1978, la Libraire a déjà été publié en France sous un autre titre, l'Affaire Lolita. Morte en 2000, Fitzgerald attendit la soixantaine pour écrire plusieurs romans, dont un eut le Booker Prize. Le charme de la Libraire consiste notamment à nous plonger dans l'atmosphère du Royaume-Uni juste avant que les Beatles ne donnent un coup de pied dans la fourmilière. V.B.-L.

Benny Barbash

La vie en cinquante minutes

Cinquante minutes d'une séance d'analyse, dans lesquelles se glissent les obsessions et délires d'une femme, en réalité toute sa vie. Après trente années d'un mariage raisonnablement heureux, Zahava découvre un cheveu blond sur le tee-shirt de son mari. Jalousie, détective, serrurier… «Pouvait-on encore parler de confiance dans une relation vidée depuis longtemps de son contenu ?» Elle se souvient de l'époque où elle était laïque et son mari religieux - aujourd'hui, c'est le contraire - et de la profession d'avocate à laquelle elle a renoncé. Une comédie à l'italienne, sauf que ça se passe en Israël, dans une société où les relations sont à la fois amicales, indiscrètes et souvent hystériques. C'est bien vu et assez drôle. N.L.

Claude Gutman

Le cosaque de la rue Garibaldi

On a lu ce genre d'histoires de nombreuses fois, mais on ne s'en lasse pas. Surtout quand elles sont écrites avec tant de style et d'humour. Jusqu'à l'âge de 5 ans, Claude Gutman a vécu dans un kibboutz en Israël. Il s'appelait Dany et parlait l'hébreu. Un jour son père l'a arraché à sa mère et l'a ramené à Paris. «Maintenant qu'on est en France, il n'y a plus de "Dany" qui tienne. Tu te prénommes Claude. D'ailleurs, c'est ton prénom officiel. Oublie Dany, oublie l'hébreu […]. Et je t'interdis aussi, absolument, de me parler de ta mère et du kibboutz !»

Heureusement, le jeune Claude a une grand-mère, et surtout un grand-père d'origine polonaise qui prétend avoir été cosaque et parle français avec un délicieux accent yiddish. Dans le petit trois-pièces au rez-de-chaussée de la rue Garibaldi, à Montreuil, l'enfant va grandir, blotti contre un grand-père «égaré dans un monde de misère, de religion, d'hébreu, de yiddish, de polonais, de marieuses, d'antisémites, de carpes farcies, de shabbat, de petits métiers de mendiants dont [il] est le témoin vivant.» Un grand moment d'émotion. A.S.

Ron Carlson

Retour à Oakpine

Après vingt ans passés à New York, l'écrivain Jimmy Brand revient dans sa ville natale. Atteint du sida, il passe ses derniers instants avec trois amis d'enfance. Le récit s'articule autour du souvenir, de l'amitié et de la tolérance, sans jamais tomber dans la langueur. Les retrouvailles de ces «quatre gars d'Oakpine» aux trajectoires opposées sont dépeintes avec finesse et humour, offrant leur lot de flash-backs aux années 70, lorsque l'insouciance rythmait les jours des personnages et que leur vie était encore devant eux. Ch.D.

Tony Birch

Du même sang

L'histoire est racontée par Jesse, 12 ans, né de père inconnu et probablement aborigène. Il y a Rachel, sa demi-sœur de 7 ans. Et Gwen, alcoolique, toxico, prostituée occasionnelle et mère inadéquate. Dans leur errance à travers les friches périurbaines de Melbourne, les deux enfants ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour se protéger du froid, de la faim et des agressions. Ils rencontreront quelques gentils : un repris de justice, un jongleur… Pour le reste, le monde est dangereux pour les enfants sans protection. Le ton est incroyablement juste, y compris dans les moments de répit : il parvient à ne pas être gnangnan quand les enfants fêtent leur premier Noël. Et puis il y a cette fuite pour échapper à un prédateur, une nuit du chasseur australienne, terrifiante et géniale. N.L.

Histoire

Carl Sandburg

Les émeutes raciales de chicago. juillet 1919

Une plage du lac Michigan. 27 juillet 1919. Il fait très chaud. Un jeune Noir de 17 ans, Eugene Williams, se baigne. Mais, ce jour-là, il transgresse la ligne invisible qui sépare, y compris dans l'eau, la zone fréquentée par les Blancs de celle qui est réservée aux Noirs. Eugene est pris à partie, bombardé de pierres par des adolescents blancs, sous le regard de policiers apathiques. Il meurt noyé. Le lendemain commencent les «émeutes de Chicago», qui, durant l'«été sanglant» vont se reproduire dans tous les Etats du Sud et du Nord-Est, Caroline, Géorgie, Mississippi, Maryland, Louisiane, Pennsylvanie. Publié en 1919, les Emeutes raciales de Chicago est considéré comme un classique, enfin traduit en français. Carl Sandburg est poète et journaliste (il a reçu trois prix Pulitzer), chroniqueur au Chicago Daily News. Il ne se contente pas d'observer «les bagarres, le lynchage des Noirs, la dévastation des maisons, l'action des gangs locaux d'Irlandais, la peur, les rumeurs, l'intervention timorée de la police et les autorités.» Il explore le sol social qui rend possibles la violence, la ségrégation, la pauvreté, l'injustice «érigée en principe d'organisation des existences américaines». Vu ce qui s'est passé récemment dans les Etats-Unis d'Obama, à Baltimore ou Ferguson, on réalise que, de ce sol, tout n'a pas été éradiqué. R.M.

Psychanalyse

Stephen Grosz

Les examens de conscience

«La substance de ce travail a donné sa substance au livre que voici» : le travail est celui d'un psychanalyste installé à Londres qui, pendant vingt-cinq ans, de cabinet en hôpital psychiatrique, de centre médico-psychologique en unité pour enfants, a accumulé une très grande expérience, qu'il restitue ici sous forme de «contes». C'est le premier livre de Stephen Grosz, devenu un best-seller mondial. Il est vrai qu'il est si clair, si ouvert, si soucieux de partager les leçons de vie données et reçues sur le divan, que chacun y trouve son miel, ou la «petite piste» qui conduit aux problèmes personnels : s'interroger sur ce qu'est aimer, haïr, trahir, être trahi, sur ce qui pousse les parents à être jaloux de leurs enfants, sur ce que signifie, dans la vie, «tourner la page», avoir peur de «tout perdre» ou faire le deuil de l'avenir. «L'avenir, ce n'est pas un endroit vers lequel on se dirige, c'est une idée qui nous accompagne en permanence. C'est quelque chose que l'on crée et qui nous crée. L'avenir est un fantasme qui donne forme à notre présent». R.M.

Dans la même rubrique