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Libération
Critique

Père bancal et code pénal

Nouveau roman en «cinémascope»

Publié le 06/01/2017 à 17h26

Ne cherchez pas à comprendre trop vite l’origine du titre du dernier roman de Tanguy Viel. Sachez juste que cet article du code pénal existe vraiment, qu’il y est question d’intime conviction, et qu’il viendra clore de manière inattendue le tête-à-tête entre un juge d’instruction et un homme accusé de meurtre. Cet homme, c’est Martial Kermeur. Ce chômeur vivant seul avec son fils dans l’annexe d’un château presque abandonné vient de passer par-dessus bord un promoteur véreux qui a profité de sa faiblesse. Martial retrace ainsi au juge le cours des événements qui l’ont amené à ce geste ultime : son licenciement de l’arsenal de Brest, la difficulté à élever son fils seul après son divorce, la tentation d’investir sa prime de départ dans un projet immobilier foireux, la honte de s’être fait arnaquer…

Une seule scène condense à elle seule tous les enjeux du livre : Martial se retrouve accroché à la nacelle d’une grande roue dans laquelle se trouve son fils et il parvient à lui faire faire demi-tour après avoir risqué sa vie. Comme s’il était accroché aux aiguilles d’une horloge et qu’il réussissait à remonter ce temps qui lui échappe. Comme s’il parvenait à revenir en arrière pour gommer ses erreurs. La seule et unique fois où il aura une prise sur son destin et le devenir de son fils. Car pour le reste, c’est l’engrenage infernal pour ce père un peu bancal, qui ne comprend pas grand-chose du monde qui l’entoure et qui essaye de faire comme il peut. En toile de fond, il y a les années 80-90, prélude à tous les délitements d’aujourd’hui, ce moment où ont commencé de s’effondrer nos croyances. Et Martial est typique de cette gauche molle qui a choisi de ne plus s’accrocher à ses idéaux.

Ce livre a un lien de parenté direct avec Paris-Brest. On y retrouve le fils Kermeur qui gagne là un prénom, Erwan, et un passé. Celui d'un enfant qui voit son père rater tout ce qu'il peut entreprendre, partir à la dérive, et qui va finir par réagir à sa place. «Un fils n'est pas programmé pour avoir pitié de vous», constate, plus désabusé qu'amer, Martial Kermeur. On y retrouve surtout la narration «cinémascope» de Tanguy Viel, son style à la fois parlé et écrit, la construction implacable de son intrigue jusqu'à son dénouement… La figure du juge, elle, est là pour ponctuer les humeurs du lecteur : elle remet du sens, pose les bonnes questions, on s'agace et s'émeut avec lui de ce père incapable de réagir. Moins référencé que les romans précédents, plus intimiste, Article 353 du code pénal laisse en tête de belles séquences, comme cette scène où Kermeur, ivre de mauvais whisky, hurle des insultes dans le vent. Et il subsiste un sentiment un peu jouissif de ce que seule permet la fiction : la mort du salaud. Jouissif quand il s'agit de mettre à l'eau un escroc sans en faire une question de morale. Jouissif comme la scène où Tarantino fait buter Hitler dans Inglourious Basterds. A la fois envoûtante et percutante, l'écriture de Tanguy Viel ne nous lâche jamais, un peu comme ce juge bien décidé à ce que Martial Kermeur finisse par dire tout ce qu'il avait sur le cœur. Et qu'il retenait depuis tant d'années.

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