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Libération
Critique

Vient de paraître

Romans

Claire Gallois Et si tu n'existais pas

Au début du récit, l'héroïne a 6 ans et elle ne connaît pas sa mère. C'est Yaya, sa nourrice aux «bras ronds et chauds» qui, dans «une petite maison trapue» de La Souterraine (Creuse), l'initie aux bonheurs simples de la vie. «Avec Yaya, le monde n'offrait pas de danger et personne ne pouvait disparaître. Et surtout pas moi.» Un jour, la vie de l'enfant bascule. Une voiture stoppe devant la maison, «une jeune femme belle comme les fées est entrée», un môme sous le bras qui s'avérera répondre au doux surnom de «crâne à poux», et l'embarque sans lui laisser faire ses adieux à Yaya. Une sorcière se cacherait-elle sous les traits de la fée ? La fillette entend sa mère prononcer ces simples mots : «Même quand tu étais dans mon ventre, tu étais déjà méchante.» Impossible de lâcher la lecture de ce texte après une telle entrée en matière. Claire Gallois sait y faire pour croquer des personnages aussi dingues que cruels, et laisser affleurer l'émotion quand elle est là. Un joli moment de lecture. A.S.

François Beaune Une vie de Gérard en Occident

Gérard habite Saint-Jean-des-Oies en Vendée, et il raconte à Aman, un réfugié érythréen arrivé récemment, l'histoire de sa famille. Elle est intimement liée à la vie du village. Aman ne peut pas en placer une. Gérard est la mémoire sociale et politique du «catholand» qu'est la Vendée. Ce remarquable tableau de la France des années 60 à aujourd'hui, nous le devons à un auteur né en 1978, François Beaune. Rien ne lui échappe, de même que Gérard ne perd pas une miette : «Le père De Villiers» et son bijou Le Puy-du-Fou, la gauche, l'administration, la FNSEA et les syndicats en général composent sa fresque très drôle. Ouvrier parfois au chômage, Gérard garde son optimisme : «Ce qui est intéressant quand tu changes de boulot, c'est pas le boulot en lui-même mais les gens que tu rencontres.» Bientôt le village accueillera la députée à l'occasion d'un banquet. Elle s'appelle Marianne : «Elle a beau être socialiste et loin de tout, c'est une bosseuse, Marianne, une femme qui a du mérite.» V. B.-L.

Antoine Choplin Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar

Voici Vaclav Havel tel qu'il était sans doute, tel que nous aimons l'imaginer, sûrement. Le portrait se dessine à partir de l'amitié que noue le dramaturge avec Tomas Kusar, humble cheminot. Ils s'abordent après la représentation d'une des pièces de Havel dans la ville de Tomas, peu de temps avant que ne se prépare la Charte 77. Qu'est-ce qui caractérise Vaclav Havel ? La tranquillité et la douceur. Il incarne la bienveillance. Tomas et lui se revoient et petit à petit, Tomas découvre la dissidence et les samizdats. A travers leur relation, l'écrivain Antoine Choplin raconte quelques mois de la vie de Vaclav Havel et de ses compagnons, engagés dans une lutte contre le gouvernement. Le roman est aussi doux que «Vaclav», comme l'appelle Tomas. Un saut dans le temps nous amène en 1989 : Président de la République, Havel réside au «Château». C'est un happy end et un grand changement, mais Havel n'a pas changé, et au terme de notre lecture, nous avons le sentiment de le connaître. V. B.-L.

Victor Remizov Volia volnaïa

La Sibérie est une contrée franchement étrange. Les habitants de Rybatchi ont des terrains de chasse vastes comme des pays. Il y a des loups, des ours, des zibelines, et autant de braconniers, qui sont autant d'honnêtes gens, que de pots-de-vin. Il se trafique également des tonnes d'œufs de poisson. Une partie de pêche peut être aussi subtile et émouvante qu'une discussion alcoolisée. Comment prétendre essayer de mettre un peu d'ordre dans tout ça ? Comment appliquer des directives décidées à Moscou ? L'auteur, né en 1958, géologue de formation, a été géomètre - la taïga sous la neige n'a pas de secret pour lui -, puis journaliste et professeur de littérature. Volia Volnaïa est son premier roman. Cl.D. 

Essai

Collectif Qu'est-ce que la gauche ?  

Voilà un ouvrage qui tombe à pic, pour qui ne désespère pas de savoir de quoi la «gauche» peut encore être le nom.

Ecrivains (Erri de Luca, Régis Jauffret, Danièle Sallenave, Gérard Mordillat, Annie Ernaux, Geneviève Brisac…), philosophes (Marc Crépon, Sandra Laugier, Frédéric Worms…), historiens (Michèle Perrot, Michel Winock…), politiciens (Jean-Luc Mélenchon, Martine Aubry), psychanalystes (Elisabeth Roudinesco), sociologues (Michel Wieviorka), contribuent chacun à apporter ici un éclairage original, en donnant leur «vision» de la gauche, tantôt prise comme «politique», tantôt comme vision du monde ou ensemble de valeurs. L'ensemble tente de ne pas donner raison à l'humoriste Sophia Aram : «La gauche, c'est un ensemble hétéroclite de personnes en désaccord sur presque tout et qui, curieusement, se rassemblent tous les vingt ans environ pour envoyer un centriste à l'Elysée». R.M.

Biographie

Clara Royer Imre Kertész : «L'histoire de mes morts»

Un remarquable essai biographique, le premier consacré en France au Hongrois Imre Kertész (1929-2016), Prix Nobel de littérature en 2002. A partir d'entretiens avec l'écrivain à la fin de sa vie, et de nombreuses archives inédites, qui viennent compléter une connaissance approfondie des textes publiés, Clara Royer reconstitue les écueils de la vie quotidienne, la patience, le courage, les dépressions, et le cheminement de l'œuvre, notamment la longue histoire d'Etre sans destin. Vite envoyé au pilon à sa sortie en 1975 après quinze ans de travail, le roman de l'expérience concentrationnaire est traduit en allemand vingt ans plus tard, et triomphalement accueilli. Est retracée aussi la relation difficile d'Imre Kertész avec son pays, pendant aussi bien qu'après la dictature communiste. Cl.D. 

Philosophie

Alexandre Lacroix Pour que la philosophie descende du ciel

On se demande où elle pourrait aller, la philosophie, si elle descendait du ciel (des idées) dans lequel on l'a installée. Platon, qui n'a pas peu participé à la situer là-haut, dispensait déjà, à côté de son enseignement ésotérique - réservé aux happy few qui se préparaient à habiter les hauteurs - un enseignement exotérique, ouvert à tous (les citoyens). Si la philosophie descendait du ciel, elle irait donc résider au cœur de la Cité, là où a lieu la discussion publique. Mais elle cesserait aussi de dire que «les choses ne sont pas telles qu'elles apparaissent», que le réel qu'on perçoit n'est pas la «vraie réalité», et peut-être sortirait du «délire millénaire» que la «tradition idéaliste a organisé». C'est à cette descente de la philosophie sur la terre solide de l'expérience - déjà bien entamée, quand même - qu'appelle le directeur de la rédaction de Philosophie Magazine, Alexandre Lacroix, pour qui «les idées sont de simples événements de notre vie», ou un ensemble d'expériences vécues - relatives à l'amour et ses chagrins, à l'erreur, à l'éducation, au courage, à la lucidité, la mort ou le travail, et décrites avec brio en une cinquantaine de courts textes. R.M.

Histoire

«Les affaires d’Etat sont mes affaires de cœur»

Elle n'est ni une Théroigne de Méricourt ni une Claire Lacombe, pas une de ces figures qui portent haut et fort des revendications révolutionnaires déjà féministes, dans les clubs et la rue, offrent leurs bijoux à la Révolution ou participent à la marche des femmes d'octobre 1789. Et pourtant, Rosalie Jullien, épouse d'un propriétaire foncier du Dauphiné élu à la Convention et mère d'un fils au service du Comité public, se sent entrée en politique. Elle se positionne au cœur de l'actualité, la suit depuis les bancs de l'Assemblée jusqu'à ce qu'en 1793 son accès soit interdit aux femmes, l'éclaire d'informations recueillies de toutes parts. En femme des Lumières, elle commente la Révolution et ses lendemains au quotidien, rédigeant près de mille lettres ! Source exceptionnelle, enrichie du regard de l'historienne, la correspondance de belle facture de cette «écrivassière engagée» confirme que des femmes, citoyennes sans pleine citoyenneté, empruntèrent des chemins de traverse pour participer à la vie politique. Y. R.

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