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Libération
Critique

Vient de paraître

Roman

Edgar Hilsenrath Les Aventures de Ruben Jablonski

«"Jablonski", je me suis dit…» Dans les moments critiques, une perspective sexuelle, un danger, ou un assaut d'émotion, Ruben se parle à lui-même. Une sorte de mantra qui l'accompagne au cours de ses aventures, que l'auteur tient à raconter sur un mode léger, sa forme bien à lui d'humour noir. Car Ruben Jablonski, fort de sa jeunesse, traverse des épreuves terribles. Il va connaître la montée du nazisme, l'enfermement dans un ghetto de Bucovine - région annexée alors par la Roumanie -, la libération grâce aux Russes, le retour dans l'ancien shtetl de Sereth, privé de «son âme» avec l'effacement des Juifs, de nombreux rebondissements en Palestine… Dans ce roman autobiographique de Hilsenrath (né à Leipzig en 1926), le double de l'auteur, comme dans un bon vieux roman d'apprentissage de la tradition allemande, trouvera enfin sa voie, l'écriture. A lui donc l'Amérique ! Décor suivant de tribulations qui donneront le roman Fuck America.

Jeunesse

Francesco Acerbis ABCville

C'est un abécédaire qui sort de l'ordinaire. Plutôt que de dérouler des mots, il déroule des images. Des images de la ville avec des immeubles, des façades, des rues, des jardins… Tout un paysage familier et citadin dans lequel on évolue sans toujours y prêter garde, la tête dans les pensées du quotidien. Mais si on observe attentivement, on peut y lire des lettres : un S qui serpente dans un espace vert, un O incrusté dans un mur, un G dans la balançoire d'un manège forain… Le jeu vise à repérer sur les photographies en couleurs de Francesco Acerbis un alphabet visuel, puis de déplier le rabat à droite pour voir si on a su retrouver la lettre, qui est aussi écrite en capitale et en minuscule. Au-delà, ce beau livre incite à regarder autour de soi l'architecture de la ville et d'y exercer son imaginaire. F.Rl.

Nouvelles

Susan Sontag Debriefing

Ces inédits de Susan Sontag relèvent de plusieurs genres et même lorsqu'ils s'approchent de la nouvelle, ils ressemblent à son journal et tiennent du fragment. L'autobiographie règne, en tout cas le lecteur la repère partout. Il est question de New York, de livres, de musique et d'amour. Les plus beaux textes dégagent autant de tristesse et de souci de soi que les meilleurs passages des journaux intimes dont deux tomes sont traduits en français. L'inquiétude profonde et constante de Sontag ne fait pas obstacle à son orgueil, ni à une dose de prétention : elle achevait ses études secondaires à 15 ans, elle le rappelle, et s'intéressait déjà à tous les arts à cet âge. Plus les passages sont décousus, plus ils nous émeuvent, à la manière de cet extrait de «Scène épistolaire» : «…à ne pas prendre comme un manque de confiance ou une forme de retrait. Ni comme un rejet. On vit tellement mal quand on craint d'être seul.» V.B.-L.

Récit

Daniel Schreiber Le Dernier Verre. De l'alcool et du bonheur

La honte ne le lâche pas lorsqu'il réalise son problème, son gros problème. Mais il lui faut du temps avant que la lucidité le gagne. Pendant quinze ans, le journaliste et essayiste allemand Daniel Schreiber, né en 1977, ne s'affole pas de son goût pour l'alcool qui date de sa sortie de l'adolescence. Pendant toutes ces années, il a «le sentiment que la vie d'adulte ne peut être vécue qu'en buvant». Il sort, il aime, voyage et travaille beaucoup. En 2007, il publie une biographie de Susan Sontag. Mais la capacité de travailler énormément n'est pas toujours une preuve de santé. Le Dernier Verre. De l'alcool et du bonheur témoigne du refoulement du buveur et de l'arrivée à sa conscience des dégâts causés par l'alcool. L'auteur convoque les souvenirs de son addiction et cite ses lectures, celle notamment du psychiatre Oliver Sacks. Un des problèmes selon Schreiber est que «les taux d'imposition sur les boissons alcooliques en Allemagne et en Autriche comptent parmi les plus bas au monde». V.B.-L.

Essais

Anne Muxel (sous la direction de) Croire et faire croire. usages politiques de la croyance

On a évidemment tort de croire qu'on ne croit pas, qu'il n'y a plus des croyances collectives qui tantôt coagulent les volontés et incitent à l'action, tantôt sont subies, et, comme l'idéologie, conditionnement comportements et pensées. Issu des champs de la philosophie, de l'histoire, de l'histoire de l'art, de la sociologie, de l'iconologie et de la sociologie, cet ouvrage collectif étudie la croyance, «matrice universelle, multifonctionnelle et multidimensionnelle», comme ce qui «rappelle la dimension imaginaire et symbolique intrinsèque à l'expérience humaine et à la vie des sociétés». Deux voies sont prioritairement explorées : l'une conduit à s'interroger sur l'«existence d'un éventuel ressort commun dans les actes de croire et de faire croire», l'autre à «inventorier dans la société d'aujourd'hui ce que Paul Ricœur désignait comme "le croyable disponible d'une époque"».R.M.

Denis Thouard et Bénédicte Zimmermann Simmel. Le Parti-pris du tiers

Georg Simmel (1858-1918), resté longtemps non traduit en France, est inclassable. Est-il philosophe, sociologue ou historien de la culture ? Il a été le professeur d'une génération qui a compté Benjamin et Kracauer et essaimé une pensée qui saisit la société dans ses relations et ses processus. Les auteurs ont réuni des spécialistes français et étrangers des sciences sociales pour souligner la diversité des centres d'intérêt de Simmel dont l'œuvre est dominée par deux sommes, la Sociologie et l'Argent. Il s'agit ici de «relancer le débat dans les sciences sociales», d'ouvrir des perspectives à l'aune d'une «pensée tierce». L'introduction de ce collectif, d'une précision et d'une clarté optimales, en trace le programme. J.-D.W.

Philosophie

Catherine Chalier L'Appel des images

On ne peut plus parler d'images sans penser à la circulation, la manipulation et l'inflation qu'entraînent les nouvelles technologies. Ce qui, d'une certaine façon, contient le risque d'«affadir toute réflexion sur elles». Les images ont sur les êtres humains une «force indéniable», qui «parfois les charme, les fascine, voire les terrifie et les prive de réflexion et de liberté», mais parfois, aussi, «tient leur regard, leurs émotions et leur pensée en alerte», en leur donnant le «pressentiment d'une réalité qu'ils ignorent» et qui, soudain, par la «magie de la représentation» devient proche. Or, «la dextérité technique mise à fabriquer les images porte uniquement sur la capacité à saisir l'apparence et à vouloir l'imposer à soi et autres». Dans cette apparence, «les personnes et le monde lui-même perdent leur secret, qui est aussi celui de leur rapport à l'invisible ou à la transcendance, c'est-à-dire à une altérité qui échappe à ce que nous pouvons saisir par des images, comme par des concepts d'ailleurs». C'est donc un «autre» abord des images que propose ici la philosophe Catherine Chalier, spécialiste de la pensée de Levinas, où il est question de l'interdit biblique de la représentation, du sens qu'a «image» quand on dit que l'homme est «à l'image de Dieu». Une profonde méditation. R.M.

Histoire

Philippe Chassaigne La Reine Victoria

La reine Victoria, qui régna sur le Royaume-Uni de 1837 à 1901, ne détient plus le record de longévité sur le trône, désormais aux mains de l'actuelle reine Elizabeth II (couronnée en 1952). Elle demeure en revanche, selon l'enquête réalisée en 2013 par la Bibliothèque du Congrès, l'une des figures féminines les plus étudiées au monde, après la Vierge Marie, Jeanne d'Arc et Jane Austen. Cette nouvelle biographie de la souveraine, due à un spécialiste français d'histoire britannique, s'efforce de tirer le bilan de plus d'un siècle de victoriana. On y lira le destin de la jeune reine malheureuse, ses débuts en politique, son coup de foudre pour le bel Albert et le deuil tragique qui suivit son décès, dont elle ne sortit que grâce à l'empressement du ministre Disraeli et ses «confidents» écossais et indien. Mais l'ouvrage permet surtout de comprendre comment la reine réinvestit une fonction royale discréditée et parvint à la transformer en une nouvelle institution, parlementaire, familiale, bientôt élargie aux dimensions de l'empire et du futur Commonwealth. D.K.

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