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Critique

Deux femmes de lettres, une amitié au nom de la liberté

Charles Dupêchez, biographe de Marie d’Agoult, reconstitue la relation intellectuelle qu’elle avait nouée avec l’écrivaine Hortense Allart.

Publié le 28/03/2018 à 18h46

C’est à sa liaison passionnelle avec Franz Liszt et à la réputation de son salon que la comtesse Marie d’Agoult doit d’être passée à la postérité, plus qu’à sa production littéraire, sous le pseudonyme de Daniel Stern. Mais, faute de grands succès, de goût pour les mondanités, d’une fortune qui lui permettrait de vivre à Paris, l’écrivaine Hortense Allart, pourtant amie de Sainte-Beuve et amante de Chateaubriand, est tombée dans l’oubli dont la sort enfin cet ouvrage.

L'auteur, biographe de Marie d'Agoult, ambitionne de comprendre l'amitié qui unit ces deux femmes, si différentes de caractère et d'opinions sur l'amour, la maternité et ses deuils, la famille, la religion, et plus encore le politique, laquelle oppose une Marie républicaine à une Hortense monarchiste et conservatrice. Quant à la gloire de la première, elle ne rend pas envieuse la seconde qui cherche même à réconcilier son amie avec «la Reine», George Sand.

Leur lien s'amarre à leur commune volonté de décider de leur vie, en suivant leurs envies, y compris les plus intimes : liberté de Marie d'Agoult qui affiche son adultère, audace plus grande encore d'Hortense qui relie ouvertement sa passion avec le comte Bulwer-Lytton à sa qualité d'amant exceptionnel, et assume d'être par deux fois «fille-mère», affirmant, après l'échec de son unique union, qu'elle «aime assez le mari» mais «déteste le mariage», dénonçant la loi «qui soumet un être libre et capable de liberté».

L’exposé de leurs stratégies de contournement des normes imposées aux femmes rend leurs échanges bien plus riches que ne l’est la seule expression de leur amitié, qui focalise l’intérêt de Dupêchez, peu attentif à la dimension genrée qui traverse pourtant ces écrits de femmes très cultivées. Ce parti pris historiographique le conduit parfois à des interventions qui osent l’anachronisme - nommant pétroleuses les saint-simoniennes Jeanne Deroin et Eugénie Niboyet - ou à des comparaisons inattendues entre le passé et le présent féminins.

Fort heureusement, ces remarques décalées ne masquent pas la valeur des confidences des écrivaines, révélées par l'heureuse collecte archivistique de l'auteur, qui croise les sources pour combler les lacunes épistolaires. Ces écrits sont un précieux témoignage des contraintes sociétales qui oppriment les femmes et limitent leurs actes. Ici s'énonce la lucidité des deux amies à les identifier comme telles, et non comme résultant d'un état de nature, et leurs capacités à instrumentaliser ces assignations ou à les rejeter, comme leur impossibilité à s'en débarrasser. Chez elles, se côtoient le rejet de l'infériorisation de leur sexe et l'intégration des modèles sexués. Ainsi Marie admire-t-elle Proudhon, sans faire cas de son éclatante misogynie. Quant à Hortense, si elle qualifie Marie de «femme supérieure», elle reconnaît dans la Révolution de 1848, signé Stern, «un ouvrage d'un homme puisque la femme a l'air d'un homme quand elle écrit bien et savamment» !

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