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Libération
Critique

Une adolescente mutique dans l’apocalypse

Publié le 24/08/2018 à 18h06

C'est un personnage extrême comme les circonstances qu'il traverse, qui capte le lecteur pour l'entraîner dans son histoire. L'adolescente narratrice qui incarne ici la cruauté mais aussi l'humanité de la guerre en Syrie a plus d'un handicap et autant de dons. Sa maladie principale, «la bougeotte», vient d'un cerveau moteur qu'elle situe elle-même au niveau de ses jambes. Celles-ci se mettent en marche toutes seules dès qu'elle est debout. Pour éviter qu'elles ne l'emmènent trop loin, Rima est attachée en permanence à sa mère, à son frère, au lit ou à la bibliothèque où elle dévore les livres. Ainsi, «la marcheuse» se retrouve toujours empêchée de mettre un pied devant l'autre. Autre paradoxe, elle n'a pas l'usage de la parole. Mais elle est capable de psalmodier le Coran qu'elle connaît par cœur et d'enchanter son auditoire. «Ce qui m'a vraiment aidée à connaître le monde extérieur, c'est mon mutisme», estime celle qui ne cesse d'écrire en plus de dessiner, en particulier le Petit Prince.

C'est un tournant monstrueux du conflit syrien comme beaucoup d'autres que la jeune immobilisée raconte du fond d'un abri souterrain dans la banlieue de Damas, sous les raids aériens. Tout se déroule pendant le mois d'août 2013. Le premier drame se produit au cours d'un trajet en bus dans une capitale bloquée par les barrages et les contrôles. La jeune héroïne est attachée à sa mère, comme d'habitude, par un cordon autour de la main. Une fusillade éclate. La mère est tuée et la fille est emmenée dans un hôpital pénitencier débordé de saleté et de sang. Son frère militant vient la délivrer du lit qu'elle partageait avec une autre blessée pour l'emmener à Zamalka, une localité de la Ghouta contrôlée par la rébellion et assiégée par les forces du régime. La scène apocalyptique décrite par la narratrice signale des bombardements, la disparition de son frère et puis une «odeur étrange» qui se répand. On comprend qu'il s'agit de l'attaque chimique du 21 août 2013, qui a fait plus de 1 300 morts. L'héroïne, touchée, vomit, a des boutons, est entourée d'enfants inertes, de femmes qu'il ne fallait pas déshabiller «par pudeur» alors que leurs vêtements sont contaminés par le gaz. «Ne meurs pas !» chuchote Hassan, un compagnon de son frère qui l'asperge d'eau, lui donne des claques qui la ressuscitent. Elle survit pour attendre les visites du jeune homme. «L'amour, c'est quand tous les muscles de mon corps deviennent aussi muets que ma langue», écrit Rima quand Hassan s'approche pour la soigner.

Avec une impudeur dans la narration caractéristique de ses écrits ces dernières années, Samar Yazbek nous fait plonger dans l'horreur du conflit syrien, tel qu'il est ressenti dans la chair et la tête de ceux ou plutôt celles qui le vivent. Car c'est à travers les femmes que l'auteur a connues sur le terrain, à certains moments de cette guerre, qu'elle décrit la capacité de résistance face aux atrocités. «Peut-on échapper à la mort autrement qu'en se dressant devant elle ? Ou tout du moins en la regardant dans les yeux ?»

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