Vers 1870, une vague de spiritisme submerge la Grande-Bretagne. Esprits frappeurs, objets volants, mains blanchâtres sans bras et autres ectoplasmes enchantent la société victorienne. La mode a mis quinze ans à franchir la Manche. A Paris, c'est la Commune, et Victor Hugo, revenu de sa réclusion à Guernesey, ne cherche plus obstinément, comme dans les années 1854-1855, à faire «danser les tables».
Les personnages de la Munichoise Christine Wunnicke, dont Katie est le premier roman traduit en français, ont pour la plupart réellement existé. Par ordre d'apparition : Florence Cook, jeune fille médium, William Crooks, physicien qui va chercher à «expertiser» les pouvoirs de l'adolescente, sa femme Nelly toujours enceinte, le pirate gallois du XVIIe siècle Henry Morgan. Seule l'existence de la fille de l'écumeur des mers, Katie, n'est pas avérée, si ce n'est sous forme d'esprit matérialisé par Florie Cook, baptisée par la presse «la martyre de l'au-delà».
Car devenir célèbre, avoir des files de curieux devant chez soi, se produire à l'Egyptian Hall, gagner sa vie par un métier jugé mine de rien convenable pour une femme n'est pas de tout repos. Et c'est là que le roman frise le gothique anglais. Florie Cook passe une bonne partie du livre à être enfermée dans une chambre verte aux murs bourrés d'arsenic, puis dans un grenier plein de mites, et surtout dans son «armoire de médium». En passant, et puisque le monde d'outre-tombe n'est pas à une digression près, rappelons une anecdote française : Honoré Daumier, qui s'est beaucoup moqué de la «fluidomanie», publia en 1865 dans le Charivari un amusant dessin légendé ainsi : «Tous les spirites, esprits frappeurs et autres médiums écrasés par la chute de l'armoire des frères Davenport». La fratrie américaine ayant fait scandale à Paris pour cause de charlatanisme.
A Londres, Florence Cook ne craint pas ce genre d'accident. Ce qui l'angoisse, c'est de ne pas être attachée assez solidement dans son meuble, une façon de prouver qu'elle n'est pas grimée en Katie, et vraisemblablement une forme de masochisme qui va bien avec la société corsetée victorienne. Crooks devient le roi du bondage et finit même par clouer les tresses et la jupe de Florence sur le parquet. «Plus fort, plus fort», dit la médium qui parle en écho, quand elle ne jure pas comme un flibustier. Et pendant ce temps-là, la belle Katie, à la fois fille et garçon, sème sa désolation érotique dans la maisonnée.
Le roman de Christine Wunnicke brille par son humour, sa malice, comme celui des esprits qui tordent le nez des participants aux séances de spiritisme ou font voler leurs chapeaux. Il restitue l'état d'une société tiraillée entre le rationalisme scientifique et les opiums du peuple quels qu'ils soient. A défaut de rhum, on reprendrait d'ailleurs bien une bonne rasade de «chorydine», fortifiant composé «d'alcool, de sulphate de morphine, d'extrait de chanvre indien, d'acide sulfurique, d'acide prussique et de poivre». Une potion magique consommée par la plupart des personnages, idéale quand il s'agit de mener une conversation à l'anglaise sur le brouillard.




