Le temps va si vite, effaçant désormais toute traînée derrière lui, que sans doute ne se souvient-on plus que Vladimir Jankélévitch a longtemps été tenu pour un philosophe sinon mineur, du moins marginal. Certes, à la Sorbonne, il était roi : adulé de ses étudiant(e)s, mais aussi de n'importe quelle personne qui, même par hasard, entrait dans l'amphithéâtre où il faisait cours, éclairant en virtuose les niches les plus profondes de l'expérience intérieure, et en sortait ébahie, certaine d'avoir assisté à une fête de l'esprit. Interdit d'enseignement en 1940, par la loi sur la nationalité française (il était naturalisé, à l'âge d'un an) puis par celle «portant statut des Juifs», il était respecté comme philosophe-résistant même si, après la guerre, nombreux étaient encore ceux que troublait son impossibilité de pardonner non seulement l'inexpiable crime nazi mais les Allemands eux-mêmes (lui, «pétrifié» par la démesure du génocide, «monstrueux chef-d'œuvre de la haine», appelait cette impossibilité sa «misère»). Mais la philosophie de ce disciple (ou héritier) de Bergson, qui se référait à Pascal, à Fénelon, à saint Jean de la Croix, aux Pères de l'Eglise, à Angelus Silesius, ou à Chestov, n'entrait pas dans le mainstream, et était comme mise «hors jeu» dans les débats dominés par le marxisme, le structuralisme, la phénoménologie, le positivisme, l'heideggerianisme, le psychanalysme… Aujourd'hui, c'est tout le contraire. Après avoir été, quelques années avant sa mort (le 6 juin 1985), la coqueluche des médias, il est devenu une «matière», un fonds inépuisable de pensée qu'on explore en France et à l'étranger - et son œuvre est désormais classique. De ce «renversement» témoigne l'activité éditoriale. Loin est le temps où les ouvrages de Jankélévitch reposaient en paix dans les cartons de telle maison d'édition (cependant, Gabriel Fauré et ses mélodies, l'Alternative ou la Philosophie première y dorment encore) : maintenant, on les trouve partout, sans cesse réédités, publiés en poche, réunis en recueils. Dans les six derniers mois - on met de côté les études et les numéros spéciaux de revues - ont par exemple été publiés : l'Aventure, l'ennui, le sérieux (Champs et GF), la Mort (Champs), l'Enchantement musical. Ecrits 1929-1983 (Albin Michel), Ravel (Points) et, en ce mois de janvier, arrivent le Pardon, la Mauvaise Conscience, Debussy et le mystère de l'instant, ainsi que l'imposante Philosophie morale, contenant la Mauvaise Conscience, Du mensonge, le Mal, le Pardon, l'Austérité et la Vie morale, le Pur et l'Impur, l'Aventure, l'ennui, le sérieux.
«Presque pas»
Nul ne se plaindra d'une telle profusion. Car lire Jankélévitch, ce n'est pas entrer dans un «bureau des thèses». Sa philosophie est certes exigeante, dure parfois, technique quand il le faut, elle contient une métaphysique, ou «philosophie première», une esthétique - visible notamment dans son travail musicologique sur Fauré, Ravel, Debussy, Liszt, Satie, Rimski-Korsakov, Chopin… - et une morale, qui vaut par elle-même comme morale de l'amour, mais dont tous les développements sur la «préférabilité de l'autre», la liberté ou la justice conduisent à une politique. Mais ce qui en fait la particularité, c'est le style. D'abord parce que rarissimes sont les philosophes qui écrivent aussi bien que Jankélévitch et savent exploiter les ressources les plus profondes de la langue. Ensuite parce que, musicien et musicologue, il a su donner à la philosophie la fluidité de la musique. Pas par coquetterie. Par pure nécessité, au sens où ce qu'elle veut «saisir» ne peut l'être par des mains gourdes ou de «gros concepts», mais exige, justement, des nuanciers, la palette de toutes les couleurs, autrement dit l'esprit de finesse, cette agudeza chère à Baltasar Gracián. Si Jankélévitch fluidifie la pensée et la rend capable de pénétrer dans les plus infimes anfractuosités du réel et de l'âme humaine, c'est parce qu'il lui assigne la tâche non de capter ce qui est «là», la Présence, mais ce qui n'est «presque pas», l'évanescence, l'«apparition disparaissante», non la Beauté qui pose et se laisse admirer, mais l'embellissement, non la Bonté mais la bienfaisance, non le Temps mais l'irréversible, non le Dire mais l'Ineffable, non l'Amour, qui ne ferait qu'«arriver», mais l'acte d'aimer, qui fait aller à l'infini vers autrui - ainsi que toutes les microscopiques oscillations de la conscience qui muent imperceptiblement le souci de l'autre en souci de soi, le geste désintéressé en calcul, la volonté en velléité, l'être charmant en charmeur.
Le philosophe est né à Bourges le 31 août 1903, de parents qui avaient fui à Odessa et Rostov-sur-le-Don les pogroms antisémites : Anna Ryss et Samuel Jankélévitch, oto-rhino-laryngologiste, homme de culture qui le premier traduisit Freud en France, ainsi que Hegel, Schelling, Croce, Soloviev… Sa famille installée à Paris, Vladimir fait de brillantes études au lycée Montaigne, à Louis-le-Grand, à l'Ecole normale supérieure, et est reçu premier à l'agrégation de philosophie en 1926. Dès 1931, il publie Henri Bergson, dont Bergson souligne la qualité (comme plus tard Deleuze). D'abord professeur à l'Institut français de Prague, il enseigne, déjà docteur (avec deux thèses : «L'odyssée de la conscience dans la dernière philosophie de Schelling» et «La mauvaise conscience»), au lycée de Caen, au lycée du Parc à Lyon, à la faculté de lettres de Besançon puis de Toulouse.
Mobilisé au début de la guerre, il est blessé et évacué à Marmande. Dès janvier 1940, il entre dans la clandestinité à Toulouse. Il va de cache en cache, et gagne quelques sous en donnant des leçons dans une arrière-salle du Café du Capitole. «Je vends le tout - français, grec, latin, et même l'orthographe que j'ai assez bonne pour un métèque.» Il rejoint le groupe Etoiles, apparenté au Mouvement national contre le racisme (MNCR) et au Front national universitaire (FNU), puis entre dans les réseaux catholiques de résistance. A la Libération, il sera directeur des émissions musicales de la radio Toulouse-Pyrénées, professeur à Lille, avant d'obtenir, en 1951, la chaire de philosophie morale à la Sorbonne.
«Faute inexpiée»
Jankélévitch n'a pas dans sa chair subi d'atrocité, et ses parents n'ont pas été déportés. Mais l'«horrible extermination» de ses frères dans les camps, l'assassinat de ses camarades de combat - entre mille autres François Cuzin et Jean Cavaillès, dont il voudra que des salles de la Sorbonne portent les noms - ont créé en lui une blessure qui ne guérira jamais et qui lui imposera le «devoir sacré» de témoigner. C'est pourquoi, parmi tous les ouvrages qui paraissent en poche et ceux que réunit Philosophie morale, il conviendrait - en pensant peut-être au contrepoint que donne Jacques Derrida dans Pardonner. L'impardonnable et l'imprescriptible (Galilée 2012) - de lire en priorité le Pardon (1967), où s'illustre cette façon qu'a la pensée de Jankélévitch d'aller jusqu'à la «fine pointe» des choses, d'arriver là où elles «oscillent», là où un «presque rien» peut les faire tomber d'un côté ou de l'autre, du côté de l'exigence absolue du pardon ou de son impossibilité.
Jankélévitch analyse avec une extrême minutie cette «épreuve la plus difficile de toutes»qu'est le fait de pardonner, qui n'a rien à voir ni avec l'excuse ni avec l'oubli ou l'«usure du temps», et qui est porté à incandescence lorsqu'il se trouve devant l'impardonnable. Il n'y a pas besoin de pardon quand il s'agit de peccadilles. Et lorsque le droit pénal sanctionne l'acte qui nous a meurtris, il reste encore, si cela est possible, à pardonner au meurtrier, ce sur quoi la justice n'a rien à dire et qui suppose que l'offensé en personne ait la force d'arracher de l'offenseur le mal que celui-ci lui a fait pour le placer dans sa propre conscience et le «consumer». Mais cela ne peut se faire que «pour rien», sans motifs ni raisons, car tout ce qui a des raisons mue le pardon en excuse. «La matière du pardon est donc la faute inexpiée ou la tranche inexpiée de la faute». De même que la gratification est «le don qu'on accorde en plus et par-dessus le marché et en dehors du compte», de même le pardon est cet «en-plus» qui déborde la justice corrective : «L'offensé renonce, sans y être obligé, à réclamer son dû et à exercer son droit, interrompt librement les poursuites et décide de ne pas tenir compte du tort subi. Le pardon est en creux ce que le don est en relief.» Aussi apparaît-il comme une «folie morale», en tous points semblable à celle de l'amour immotivé, inconditionnel, sans arrière-pensée, ni espoir de gains d'aucune sorte. «L'amour est plus fort que la mort», comme le pardon, don hyperbolique, est plus fort que le mal subi. Mais «la mort est plus forte que l'amour», en ce qu'elle fait disparaître le sujet aimant, de même que le mal, méchanceté pure et sans mesure, «est plus fort que le pardon», car aucun pardon n'a jamais empêché le mal de renaître.
«Impalpable»
La philosophie morale de Jankélévitch aboutit souvent à de tels paradoxes, plus exactement à des «tensions» qui posent comme nécessaire l'acte par lequel la volonté tranche et, à la fois, le rendent impossible. C'est qu'elle s'est attaquée au mystère (de la mort) plutôt qu'au secret (de la longévité, par exemple). Or le secret, où jouent complications, imbroglios et «termes entortillés», n'est «rien de plus qu'une devinette», lit-on au début de Debussy et le mystère de l'instant, dont la nature est d'être déchiffrée, tel un hiéroglyphe. Mais le mystère, lui, «n'est pas une chose» : il est «le for intime et l'impalpable saint des saints de notre destinée». L'art, en particulier la musique, arrive parfois à pénétrer dans ce «saint des saints». Ce qu'a tenté Vladimir Jankélévitch, méditant sur l'amour, la mort, le pardon, le mal, l'irréversible et tant d'autres «mystères», c'est de faire que la philosophie y pénètre aussi - «presque».
Exposition à la BNF «Vladimir Jankélévitch, figures du philosophe», jusqu’au 3 mars.




