Innokenty Platonov, né en 1900 à Petrograd, se réveille dans une chambre d'hôpital en 1999, à Saint-Pétersbourg, la tête vide. En consignant ses moindres pensées dans un journal, il tente de lutter contre l'amnésie, se réapproprier son passé, qui commence à sortir peu à peu des brumes de la mémoire : les promenades en landau dans la ville de son enfance, la maison de campagne et les douces soirées d'été entouré de ses parents, ses premiers cours de dessin, sa fascination pour les aviateurs, et puis l'appartement communautaire, la délation, la torture, le camp de travaux forcés des Solovki… Aidé par le médecin qui l'a sorti du coma, Geiger, Innokenty découvre peu à peu que, dans le cadre d'une expérimentation menée dans le terrible goulag soviétique, il a été cryogénisé, en 1932, et décongelé avec succès dans la Russie postcommuniste, au tournant du XXIe siècle. Le roman l'Aviateur est le carnet de bord d'une convalescence mémorielle, dans lequel les entrées rédigées par Innokenty se mêlent progressivement à celles de Geiger et de Nastia, la petite-fille du premier amour du héros, dans sa première vie, le tout se fondant finalement dans un récit polyphonique.
Ermite. En Russie, Evgueni Vodolazkine était attendu au tournant. Le précédent roman de ce spécialiste de littérature médiévale russe, Lavr (les Quatre Vies d'Arseni, Fayard 2015), épopée cristalline et rafraîchissante d'authenticité sur la vie d'un ermite du Moyen Age, lui a valu des prix prestigieux et d'être comparé à un «Umberto Eco russe». Cette fois, l'écrivain-historien né à Kiev en 1964 et qui fut l'étudiant du grand slaviste Dmitri Likhatchov (ex-prisonnier aux Solovki), s'attaque à une époque beaucoup plus récente, et moins poétique, - le pénible XXe siècle -, et fonde son intrigue sur une fable dystopique presque galvaudée. En résulte une œuvre aboutie et puissante, qui peut prétendre à une place dans la grande tradition du roman russe.
Les souvenirs de la vie passée d'Innokenty Platonov surgissent d'abord comme des images informes, désincarnées, tantôt douces - l'enfance, le premier amour -, tantôt désagréables - l'incarcération, la souffrance au camp. Puis ils reviennent, prennent chair, les contours se précisent. La parole, le mot, joue un rôle déterminant dans la conjuration de l'oubli. Innokenty en prend tôt conscience, quand il commence, d'abord à contrecœur, à tenir son journal. «Les mots sont précisément le petit fil par lequel on arrivera un jour à faire ressortir tout ce qui a été», écrit-il. En tirant ce fil, la réminiscence prend forme, émerge de l'opacité de l'oubli, comme un organe conservé repêché dans le formol. La réappropriation réelle d'un souvenir advient quand Innokenty en retrouve l'odeur, le son, la sensation (ce qui le frappe le plus, à son réveil, ce ne sont pas tant les avancées technologiques que le changement radical du fond sonore, ce que précisément des mots ne peuvent pas rendre). Vodolazkine restitue, à travers une langue fluide et juste (rendue fidèlement par la traductrice Joëlle Dublanchet), la chaleur de la lumière d'antan, la densité odorante de l'air estival, la légèreté de la buée, la transparence luisante de la poussière dans un faisceau de lumière, le crissement délicieux du sucre sous la dent. Et la puanteur fétide du cachot, l'insoutenable morsure du froid au bagne, qui ronge la chair et la conscience…
En se densifiant, les souvenirs s'entremêlent, se font écho, et finissent par former la trame de la vie de Platonov. L'Aviateur est un récit sur la souvenance, la victoire sur l'amnésie, les mécanismes de la mémoire qui se régénère, souvent dans la douleur, victime de fulgurances et de ses propres latences. C'est aussi, et surtout, peut-être, un roman sur le sens de l'histoire, ses attributs fuyants, et l'impossibilité fondamentale - et tragique - de conserver réellement le passé. Il n'existe pas d'azote liquide capable de préserver les bruits, les senteurs, les intonations d'hier, tels que les ressuscite Platonov par la force du souvenir - et que Vodolazkine transmet par la puissance de son art littéraire -, tout ce qui ne peut pas vraiment être consigné dans un livre d'histoire. L'histoire est d'ailleurs explicitement congédiée du roman, dans lequel les bouleversements historiques sont réduits à un élément flou du décor. De la révolution d'Octobre, qu'il n'avait pas autrement remarquée, Innokenty se rappelle qu'il avait eu froid ce jour-là, sous la pluie devenue neige, il était sorti sans écharpe. C'est, du reste, l'objectif assumé de l'historien qu'est aussi Vodolazkine : «les sensations, les événements insignifiants» qu'il consigne pour «montrer que le passé, quand il était présent, était aussi vivant que le temps actuel».
Unité de mesure. Revenu de l'au-delà par le corps, tel Lazare (Vodolazkine en fait l'acronyme, en russe, de «Laboratoire de cryogénisation et de régénération»), Platonov lutte pour la résurrection de son esprit. Et celle-ci passe par la mémoire intime, personnelle. Son unité de mesure, ce n'est ni le pays, ni le peuple, mais l'homme, et, ayant survécu à toutes les tempêtes historiques de son siècle, il refuse de résonner «d'un point de vue historique». L'autre alter ego de Platonov est Robinson Crusoé, un des héros de son enfance, dont le rapproche radicalement sa propre robinsonnade d'échoué solitaire au milieu d'une époque dans laquelle il doit réapprendre à vivre, tout en restant péniblement coupé du monde et du temps par son anachronisme. En se fondant sur ces deux figures-clés, Vodolazkine érige son œuvre autour d'un thème fondamental de la littérature russe, hérité de Dostoïevski : peut-il y avoir un châtiment sans crime, et un crime sans expiation ? Platonov, le rescapé du Goulag, qui y a subi le martyre, est convaincu que derrière toute punition, il y a une faute originelle. A l'opposé, Geiger, le médecin d'origine allemande, considère que l'époque soviétique fut inhumaine, de bout en bout, échappant donc aux catégories morales de la culpabilité et de l'innocence.




