«Une haine irraisonnée, sauvage» : l'Ennemie, roman publié par Irène Némirovsky à l'âge de 25 ans, était de son aveu même un peu trop mélodramatique. Mais dans son œuvre compacte écrite en moins de deux décennies, il fait office d'ouverture pour le motif lancinant de la romancière : la détestation de sa mère dès l'enfance, l'écœurement devant cette femme égoïste, froide, avare, qui ne pensait qu'à son plaisir, aux bijoux, aux cocktails, à ses amants. L'Ennemie, puis le Bal, puis le Vin de solitude font se dresser à chaque fois la même figure maternelle sous différents noms : Francine, Rosine, Fanny… En face d'elle une enfant, puis une adolescente et enfin une très jeune femme, parfois horrifiée par le mimétisme qui la happe, et qui regarde avec une délectation cruelle les signes du vieillissement chez sa mère.
Dans l'Ennemie, paru sous un pseudonyme masculin, Pierre Nerey, en 1928, Gabri fuit à son tour dans les fêtes, l'alcool, la danse, et mijote sa vengeance : ravir à Francine son jeune amant, cousin du père. Toute l'atmosphère électrique des années folles est contenue dans ce livre. La biographie d'Irène Némirovsky, qui affleure, lui donne cependant une densité plus ténébreuse. L'action se passe à Paris dans un luxueux appartement, décoré comme «une meringue», la mère du roman est une Française issue de la petite bourgeoisie provinciale, le père porte un nom bien hexagonal, Bragance. Mais tout cela est du fard, comme celui épais qui plâtre le visage de l'ancienne cocotte sans instinct maternel. L'Est, d'où vient Irène Némirovsky, est bien là. C'est en Pologne que le père du roman fait naître et fructifier sa fortune. Et le premier amant de Gabri est un Russe blanc, noble émigré qui ne sait que conduire une voiture, danser et chasser, et se retrouve pour gagner sa vie à faire virevolter les dames dans un dancing de Montmartre. Ce jeune homme, Génia, invite Gabri à une soirée chez un prince russe. Y chante une grande femme en noir, une Tzigane. Et c'est une subite plongée dans le passé russe de la romancière, où l'obscurité, l'abandon des lieux font ressentir encore plus fort le passage du temps, la douleur d'un retour impossible dans le pays perdu.
Dans les romans suivants, l'auteure ne cherchera même plus à camoufler la dimension autobiographique de ses livres. Plus besoin de ménager sa mère, Anna, une juive russe comme le père, Leonid. Il n'y aura plus, comme dans l'Ennemie, l'invention d'une petite sœur trop tôt morte à cause de la négligence de Francine. L'affrontement filial va se polir, être plus retors du côté de la fille, débarrassé de culpabilité. Dans le Bal, la vengeance se solde simplement par une reddition de la mère devenue objet de pitié.
L'Ennemie - le titre est tiré d'un poème de Baudelaire - est aussi un roman sur la solitude et l'orgueil. Tous les protagonistes sont enfermés dans une impossibilité relationnelle. Chez Gabri, elle favorise une lucidité où s'engouffrent la singularité et le riche terreau biographique d'Irène Némirovsky. Après un stratagème qui l'a définitivement débarrassée de son institutrice anglaise et livrée à elle-même, parce que sa mère ne veut pas s'encombrer d'un «extrait de naissance vivant», la jeune fille goûte enfin la liberté. Elle peut se promener dans les rues de Paris comme elle l'entend. Et c'est le tournant d'un faux printemps de février. Gabri descend lentement les Champs-Elysées au début du soir. «Une joie soudaine, étrange l'envahit. Il lui parut qu'elle retrouvait son enfance, comme si, au sortir du long cauchemar de l'adolescence, elle s'éveillait de nouveau petite fille, mais avec des yeux plus pénétrants, des sens plus déliés et plus subtils, et une puissance obscure et nouvelle […]. Elle semblait ivre d'un vin mystérieux.» Pour Irène Némirovsky, «le vin mystérieux» fut-il l'écriture ? On le présume. La romancière morte à Auschwitz en 1942 a enchaîné les livres à partir de l'Ennemie, paru dans une revue.Et bénéficier d'une très grande notoriété. Deux de ces romans passent de son vivant sur le grand écran, dont le Bal . Puis ce sera une longue période d'oubli, jusqu'à la réapparition à la fin du XXe siècle du manuscrit de Suite française, prix Renaudot posthume 2004 et succès mondial.




