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Surdouée

Sasha Siem, partitions libérées

Formée très jeune au classique et lauréate d’un prix de composition dans son pays, la Britannique s’est installée à Berlin pour peaufiner son premier album, «Most of the Boys».

A 31 ans, Sasha Siem manie l’art de piocher dans des genres musicaux différents (Photo DR)
Publié le 14/12/2015 à 17h37

A l'approche des fêtes de Noël, les actualités musicales se résument surtout à des acrobaties marketing pour rendre attrayant un best-of ou un coffret collector qui existait déjà l'année précédente. Les rares disques qui ne sont pas pressés dans le but d'atterrir au pied du sapin sont des bouffées d'air rafraîchissantes, en particulier Most of the Boys, le premier album de Sasha Siem.

Ses chansons, par leurs formats courts et leurs structures, rentrent plutôt dans la catégorie pop, mais sont débordées par un flot d’éléments brouillant les pistes : l’orchestre, qui fait pencher la balance côté classique, les ruptures dans le rythme et l’instrumentation évoquent la musique contemporaine ; les paroles, intelligibles et parfois presque narrées, auraient plutôt tendance à ramener vers le folk. Surtout, l’album possède un grain de folie - des sons bizarres, des ruptures brutales, un déséquilibre léger mais déstabilisant, des paroles intrigantes - qui a fait naître des comparaisons avec Joanna Newsom. Mais la tendance de cette dernière à délayer son propos baroque dans un flot de paroles, d’effets (parfois crispants) et de textures s’oppose à la concision du propos de Sasha Siem, qui va à l’essentiel, sans s’éparpiller, et rend son album particulièrement facile à écouter.

Erudition. Le parcours de l'Anglaise de 31 ans explique en partie la structure originale de ce disque. Elle a grandi à Londres, mais son père est norvégien. «Ma culture, c'est Londres, la ville du melting-pot où l'on se sent libre de faire de la musique qui ne rentre pas dans une case. Son côté industriel m'a sans doute inspiré les bruits métalliques, agressifs. Mais j'ai aussi passé du temps en Scandinavie, dans des grands espaces, au milieu de la nature. Je les associe à l'ampleur de l'orchestre, aux cordes, aux cuivres.» L'érudition de Sasha Siem, sa capacité à piocher dans des genres et des époques musicales différentes concordent avec son côté première de la classe («je suis un peu geek», dit-elle) : elle a appris le piano et le violoncelle à 5 ans, a écrit ses premières chansons à 11 ans, puis a étudié la musique - d'abord son côté académique à Cambridge (l'histoire, la philosophie, l'acoustique), puis son aspect créatif à Harvard, où elle a fait son doctorat de composition de musique et poésie. Elle a écrit des chansons pour les orchestres philharmonique et symphonique de Londres, ainsi que pour l'orchestre de chambre de Norvège. Elle fut en 2010 l'une des plus jeunes artistes à remporter le prestigieux British Composer Award.

«Brunchs». Malgré ce profil de surdouée et ses succès, Sasha Siem a fini par se sentir engoncée dans la musique que lui commandaient ces nobles institutions, elle voulait écrire pour elle, sous une autre forme. Elle est donc partie changer d'air en s'installant à Berlin. «Une ville créative, pleine d'artistes, où l'on peut aussi vivre en se faisant plaisir. Prendre des brunchs, se promener, discuter. En y allant, je me disais que j'allais adopter un style de vie plutôt que de me fixer un but.» Elle dit aussi : «J'ai eu conscience qu'il fallait oublier tout ce que je savais pour écrire.»

Sa musique atteint d'ailleurs des sommets quand elle s'ébroue, se lâche complètement, comme sur So Polite, qui commence comme un drôle de croisement entre musique industrielle et contemporaine, où Sasha Siem chante «I'm fine» («je vais bien») d'une telle manière que cette assertion semble tout à fait fausse. La chanson se dénoue dans la douceur, quand les cordes cessent soudain d'être stridentes et s'accordent entre elles. Habile dénouement à une crise somme toute très maîtrisée.

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