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Critique

L’ire lyrique d’Angélique Ionatos

Révoltée par l’actualité de son pays, la chanteuse grecque installée en France est en tournée, dans le sillage de son album «Reste la lumière».

Publié le 11/04/2016 à 18h01

«Ma colère se voit un tout petit peu trop sur scène, si bien que des gens sortent effrayés en se demandant ce qu'ils ont bien pu me faire», s'amusait Angélique Ionatos à l'orée de son concert vendredi dernier à la Cigale à Paris. La chanteuse et guitariste grecque de 62 ans fait éclater de sa voix plaintive et indignée les vers hellènes de Reste la lumière, son vingtième album sorti en octobre. Et ce «ne pouvait être fait avec des petites mélodies en majeur», dit-elle des guitares tendues et d'un bourdon continu qui exige de réfléchir hors de soi. Les textes qu'elle vient habiter sont autant du registre de la consolation que de la désolation, dans la continuité de son spectacle Les rêves prendront leur revanche, présenté en 2012 au Théâtre de la Ville, si congrûment nommé d'après un poème d'Odysséas Elýtis (1911-1996).

Fille de marin, élevée par une mère amoureuse des lettres, Angelique Ionatos a quitté à 15 ans la Grèce pour la Belgique puis la France, où elle a sorti son premier album, Résurrection, en 1962 et s'est installée depuis. «Je ne fais pas de musique en l'air, je pars toujours d'un livre. J'ai été nourrie par les textes de poètes grecs dont la plupart ont été emprisonnés ou exilés pendant la dictature», explique-t-elle. Elle convoque quand même l'Espagnol Gabriel Celaya : «Pour lui, la poésie est une arme chargée de futur.» Et elle en espère un plus juste pour les nouvelles générations, car le comportement d'une «Europe du fric» envers la Grèce et les réfugiés la révolte.

Cet été, à Lesbos, où elle a une maison, l'accueil des Syriens a été assuré par les locaux, rompus à la migration : «On remplissait la voiture de vivres et de vêtements, les réfugiés étaient si nombreux à marcher sur les routes, alors on s'arrêtait pour eux. Je me souviens de leurs yeux, de leur bonté, de leur main sur le cœur pour dire merci. Cet album leur est aussi dédié.» Il s'ouvre sur le titre Courage d'Elýtis, dédié initialement aux femmes : «Là où les ténèbres tissent et se tapissent/Devenez petits soleils qui se hissent.» Elle qui se laisse surtout emporter par les textes des autres a pris exceptionnellement la plume pour le titre Mes sœurs sorcières, adressé à «toutes les femmes, car je les trouve très courageuses. Je vois en Grèce combien elle bataillent pour nourrir la famille dans cette misère», témoigne-t-elle, le regard bleu gris embrumé. Son appropriation du poème Persephoni de Dyonissis Kapsalis, l'avive : «Quand il écrit dans les années 80 qu'"elle cherche des acheteurs", c'est le côté prophétique des poètes. Perséphone est pour moi le symbole de la Grèce. Elle est en enfer et, telle une fille de joie, va chercher des investisseurs dans des pays qui tuent les poètes, comme l'Arabie Saoudite.» Engagée, elle regrette en France «la génération précédente des Ferré, des Nougaro», qui a laissé place à des «chansons anodines». Voir la jeunesse française mobilisée pour Nuit debout la «rassure, car c'est ce qu'il faut, il y en a marre des oligarchies financières qui tracent nos destins», tonne-t-elle. Pour attendrir sa colère, elle voudrait que les gens disent non et s'inspirent de cette pensée de René Char : «L'acquiescement éclaire le visage. Le refus lui donne la beauté.»

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