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Disparition

Legrand, le seul, l’unique

Compositeur de thèmes mondialement célèbres («les Parapluies de Cherbourg», «Un été 42»…), Michel Legrand laisse une œuvre monumentale, portée par la joie infatigable d’un hédoniste du swing.

Michel Legrand enregistre la bande-son des «Demoiselles de Rochefort» en 1966 (Photo Jean-Pierre Leloir. Gamma-Rapho)
Publié le 27/01/2019 à 20h46

«Sans jamais revoir une seule image, je vous écris une heure et demie de musique. Je laisserai courir ma plume sans contrainte de durée, exclusivement portée par les impressions que j'ai reçues. Ensuite, nous ferons ensemble le montage des images sur la musique.» Telle fut la proposition de Michel Legrand, mort samedi à l'âge de 86 ans, au réalisateur Norman Jewison qui venait de lui montrer un premier montage - plus de cinq heures ! - de l'Affaire Thomas Crown (1968). Deux mois plus tard, l'affaire est dans la boîte.

Tout juste débarqué aux Etats-Unis, le Français doit ce premier job à Hollywood à son ami Henry Mancini himself. A l'écran, plus encore que le split screen, s'impose un couple d'anthologie : Steve McQueen, le gentleman voleur, et Faye Dunaway, la privée magnétique. Entre eux, un jeu de séduction que résume à merveille la célèbre partie d'échecs, plus de cinq minutes qui se terminent par l'un des plus longs baisers de l'histoire du cinéma. Un sommet de sensualité ponctuée d'un jazz haute couture, tout en ruptures rythmiques et suspension érotique. Rarement le mot «bande originale» n'aura été aussi approprié, tant l'audacieuse partition fournit le diapason de ce thriller novateur. «C'est une inspiration qui est venue du ciel. Toute l'organisation artistique du film, sa narration, était contenue dans la partition», résumait Michel Legrand en 2013. A l'image de ce long plan-séquence du planeur qui fait des ronds dans le ciel, avant de disparaître sous un bosquet… et de ressurgir pour se poser à la dernière note de The Windmills of Your Mind, le thème phare interprété par Noel Harrison, qui vaudra à son auteur un oscar (et un Golden Globe) en 1969. Legrand vient d'imposer son empreinte de géant à Hollywood.

Univers enchantés

Ce n'était pas la première fois que le Parisien s'illustrait au cinéma. Depuis 1955, date de son premier coup d'essai pour Henri Verneuil, le nom de Michel Legrand figure au générique de plus d'un classique français. A commencer par les films de Jacques Demy, pour lequel il ne fera jamais les choses à moitié. «L'une de mes plus belles rencontres», résumait-il au micro de Stéphane Lerouge, concepteur d'une anthologie (onze volumes avec inédits et tout le toutim) dédiée à cette paire d'experts. Au tournant des années 60, leur rencontre est là encore le fruit d'un heureux concours de circonstances : Quincy Jones avait été pressenti pour mettre en musique Lola, premier long métrage du Nantais. Lequel n'a vraiment pas perdu au change tant ces deux univers enchantés, deux visions d'un monde qui se reconstruit sans faire table rase du passé, furent illico synchrones.

Tout à fait raccord, ils partagent une esthétique faussement désuète, vraiment moderne, à l'image de la chanson-titre écrite par Agnès Varda et interprétée par Anouk Aimée… L'un prolongera en musique le geste poétique de l'autre, et l'autre mettra en lumière la classe transartistique de l'un. Ensemble, ils vont poser deux jalons essentiels de la bande-son : les Parapluies de Cherbourg et les Demoiselles de Rochefort. A la clé, des chansons qui, sous leurs airs de ne pas y toucher, sont emportées par un swing éblouissant et communicatif. Il y aura aussi la Baie des anges, une sobriété plastique du noir et blanc qui contraste avec le thème principal de la bande originale, et Peau d'âne, qui va bercerdes générations de petits Français. «Avec Demy, on ne s'est pas toujours entendus, mais on s'est toujours compris», résumera Legrand, coutumier d'un sens de la formule qui fait tilt.

Sur «l'écran noir de ses nuits blanches» (chanson coécrite avec Claude Nougaro), Michel Legrand aura composé plus de 200 bandes originales. Au hasard d'une carrière superlative, on relève les noms des plus grands metteurs en scène, des cinéastes sur tous les registres, à l'image des partitions que Legrand leur propose : Jean-Luc Godard (Une femme est une femme, Bande à part, Vivre sa vie…), Agnès Varda (Cléo de 5 à 7), Jacques Deray (la Piscine), Joseph Losey (Eva, le Messager), sans oublier Louis Malle, Clint Eastwood, Costa-Gavras… et même Orson Welles, pour l'étrange F for Fake et l'inachevé The Other Side of the Wind : le cinéaste avait écrit «call Legrand for the music», nous apprend la lecture de J'ai le regret de vous dire oui, autobiographie rédigée avec l'aide de Stéphane Lerouge, déjà coauteur en 2013 de Rien n'est grave dans les aigus. En 2018, Legrand aura eu le temps, malgré une santé défaillante, de voir enfin cette musique écrite et enregistrée, le film de Welles ayant été parachevé par Peter Bogdanovich et mis en ligne sur Netflix.

La liste ressemble à un véritable who's who du septième art, qui aura honoré le talent d'orfèvre de ce metteur en sons à sa mesure : Michel Legrand va glaner trois oscars, notamment pour Un été 42 avec son fameux thèmeinterprété par Barbra Streisand… avec laquelle Hollywood le récompensera de nouveau en 1983 pour la bande originale de Yentl.

La musique de films restera la matière où il aura laissé éclater son talent en mode panoramique : être tout à la fois orchestrateur, arrangeur, compositeur, pianiste, maître chanteur à ses heures… «Je me suis beaucoup amusé au cinéma : j'ai toujours cherché à être original, à ne jamais faire ce qu'on attend. Dans une histoire d'amour, pas de violoncelle ; dans une course de voiture, pas de boum boum…» C'est ainsi qu'il paraphe en 1964 l'aventureux Archi-Cordes, un twist ternaire qui relativise à sa manière le phénomène yéyé, des plus binaires… Deux ans plus tôt, il innovait avec le Joli Mai de Chris Marker, qui lui proposait de passer deux jours en studio avec toutes sortes de claviers (piano, orgue Hammond, clavecin…) pour accoucher d'une partition au diapason. «Sacrée méthode d'enregistrement ! Je devais réagir sur des formats courts à des phrases que Chris me lançait : "Un jour de printemps, il fait tellement chaud que les gens marchent tout doucement dans la rue." Et hop, j'improvisais. Chris, que j'avais connu lors du documentaire l'Amérique insolite sur lequel il avait écrit un sublime commentaire, était un esprit extrêmement brillant, totalement iconoclaste.»

On aurait pu retourner le compliment à Michel Legrand, capable de sublimes grands écarts : celui qui signera quelques cultissimes BO recherchées par tout mélomane averti - Qui êtes-vous, Polly Maggoo ? aux limites du jazz spirituel, Un homme est mort, une épatante jam funk, la Dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil, tout est dans le titre, ou encore Tendre Voyou - est aussi l'auteur et chanteur du générique d'Oum le dauphin, de la Flûte à six Schtroumpfs, et même de la série télévisée Il était une fois dans l'espace. En clair, son dessein était animé par un don d'ubiquité comme rarement, capable de satisfaire tout autant les grandes oreilles que les plus petites. Le facétieux personnage savait composer avec toutes les gammes multifacettes de son talent. Ce qu'il résumait par une pirouette : «Je me sens partout chez moi si j'ai du papier pour écrire et un piano pour jouer.» Cela s'entend.

«Avant 10 ans, je m'ennuyais. Heureusement, je passais déjà beaucoup de temps sur un vieux piano : je suivais des cours avec Geneviève Joy, la future épouse de Henri Dutilleux, et j'écoutais les chansons à la radio, dont je retrouvais les thèmes, les harmonies, et puis j'en faisais mes propres variations. C'était marrant. Et puis je suis entré au conservatoire, une grande maison où on ne faisait que de la musique : c'était mon monde, là que j'allais vivre», raconta-t-il un jour de rendez-vous où l'entretien avait commencé par «J'ai 11 ans et demi !» et s'était conclu par cette affirmation : «J'ai 11 ans et demi, c'est sans doute pourquoi je ne me suis jamais emmerdé dans ma vie.»

«Plus rien à craindre»

Né à Ménilmontant le 24 février 1932, il grandit dans un environnement prédestiné : à la maison, la musique est partout. Le grand-père arménien joue du oud et du saz, parle d'Oum Kalsoum mais meurt bien (trop) vite, tandis que le père, Raymond, auteur d'arrangements pour Ray Ventura et futur collabo, quitte la maison alors qu'il n'a même pas 4 ans. Restent sa grand-mère, sa mère Marcelle, sœur du chef d'orchestre Jacques Hélian, une femme forte qui refuse de se faire appeler «maman», et sa sœur Christiane, son aînée de dix-neuf mois qui deviendra plus tard une de ses voix préférées, doublant les actrices à l'écran, et surtout talent tourneboulant dans les Double Six. En attendant, le gamin qui résumera dans son autobiographie son enfance à une couleur, «le gris», s'accroche à un piano droit Pleyel dans son deux-pièces de Bécon-les-Bruyères. Et quand le petit Legrand entre au conservatoire, la vie commence. Enfin.

Moins de quatre ans plus tard, il va rencontrer une forte personnalité, qui va déterminer tout le reste, ou presque, de sa carrière : Nadia Boulanger, «celle qui entend tout», selon Stravinsky. «Nous avions des cours de 9 à 13 heures, trois jours par semaine. Et Mlle Boulanger m'a collé une heure en plus, au motif que je ne travaillais pas assez. Je faisais la fugue, l'harmonie, le contrepoint… Elle était d'une telle exigence, elle demandait une telle force de travail : j'ai appris avec elle la discipline et la rigueur, la capacité à faire des efforts et la concentration.» Reconnue aux Etats-Unis, méconnue en France, la sœur de la compositrice Lili Boulanger a ainsi pris en main des bataillons de musiciens, dont Astor Piazzolla, Aaron Copland, Lalo Schifrin, Quincy Jones, John Eliot Gardiner, George Gershwin… Michel Legrand prendra bonne note cinq ans durant. «Quand on sort de l'âme de Nadia après des années de travail, on n'a plus rien à craindre. Je pouvais tout faire : concertiste, chef d'orchestre, compositeur, orchestrateur… J'ai juste laissé le destin choisir dans quel ordre tout cela allait se passer.»

En 1951, il quitte le conservatoire avec toutes les cartes en main. «Comme je m'intéressais à l'orchestration, je me suis inscrit dans toutes les classes en tant que simple auditeur. Cordes, voix, vents, cuivres, percussions… Je connais l'usage de tous ces instruments, leurs techniques, même si j'en joue très mal.» Il sera dans un premier temps orchestrateur, c'est-à-dire l'homme de l'ombre capable de s'arranger de toute bluette pour la maquiller d'un autre éclat. C'est ainsi qu'il se fait la main, alors qu'il n'a que 19 ans, pour l'orchestre de son paternel, sorti quasi indemne de l'épuration après-guerre. Il va bientôt se faire un prénom dans le monde de la chanson, devenant directeur musical de Maurice Chevalier. En 1954, Jacques Canetti, visionnaire vizir de la variété, joue les entremetteurs auprès de Columbia pour lui confier un disque de relectures jazzy de refrains populaires dédiés à Paris. I Love Paris sera un hit : 8 millions d'exemplaires, ça vous change une carrière. Pour Legrand, ce sera le tremplin qui va lui permettre de quitter sitôt son strapontin.

«Quelles andouilles !»

En attendant le jour de gloire, l'orchestrateur devient le premier rockeur de France, par un coup du hasard qui confine encore au génie. A New York, alors qu'il fait une télévision avec Maurice Chevalier, il découvre Rock Around the Clock de Bill Haley. «Il s'agissait de marquer très fort les temps faibles.» En rentrant à Paris, il en donne sa vision sous le nom de Big Mike : quatre chansons en forme de blagues, du genre Rock and roll-mops et Va t'faire cuire un œuf, man. A ses côtés, son fidèle ami et un temps directeur artistique Boris Vian choisit le surnom de Vernon Sinclair tandis qu'Henri Salvador se rebaptise Henry Cording. «Mais les Français ont pris tout ça au sérieux ! Quelles andouilles !» Legrand ne manquait jamais ses cibles d'une phrase sibylline. Salvador, qu'il fréquenta de près dans ces années-là, en prit d'ailleurs quelques salves : «C'était un merveilleux musicien mais pas un homme formidable.» Voilà, c'est dit.

Moins de deux ans après cette farce, Legrand remet les choses au clair avec un disque sous son seul nom qui éclaire une autre facette de son génie. Et cette fois, c'est du sérieux, puisque le voilà en 1958 à la tête de sessions new-yorkaises où défile le gotha de la note bleue : Ben Webster, Donald Byrd, Teo Macero, John Coltrane, Miles Davis, Bill Evans, Hank Jones, Paul Chambers, Herbie Mann… Le tout sur un répertoire composé de standards, de Fats Waller à Earl Hines, en passant par Thelonious Monk ou Django Reinhardt, arrangés par ses soins. Il y varie formats et plaisirs, avec une sophistication qui n'est pas sans rappeler les travaux d'alors de Gil Evans. Du jazz, il a conservé le swing de la rythmique et la vigueur des chorus, qu'il rehausse de son écriture plus «classique». Loin d'usurper son titre, Legrand Jazz s'impose comme un modèle du genre.

«Quand ça balance, on est deux, le jazz et moi… Quand ça balance, je suis chez moi», chantera-t-il en 1964. Au micro comme au stylo, le jazz restera une matrice de celui qui jouait la musique au pluriel, pour paraphraser un des nombreux coffrets cherchant à synthétiser sa monumentale carrière. Le jazz, il le découvrit pour de vrai le 28 février 1948 sur la scène de Pleyel : «Dizzy Gillespie, pour moi qui venais de fêter mes 16 ans, c'était la révélation ! Le jazz, ça ne s'apprend pas. On naît avec, ou pas.» Le jazz, il y reviendra régulièrement, entre les lignes ou de façon plus explicite. Comme en 1968, lorsqu'il s'associe au contrebassiste Ray Brown dans un club de Los Angeles, le Shelly's Manne-Hole ; comme dix ans plus tard, lorsqu'il enregistre certains de ses thèmes avec un big-band au casting sur mesure (Gerry Mulligan, Ron Carter, Phil Woods…) ; comme quand il fonde un trio avec le batteur André Ceccarelli ; comme au début 90, pour un Dingo cosigné avec Miles Davis, puis en 1992 pour un duo avec Stéphane Grappelli. Comme encore, lorsqu'il signe un ultime album avec Claude Nougaro, son ami.

Science du contrepoint et sens de l'harmonie, cette touche classique imprimera la marque de fabrique du futur grand lorsqu'il travaillait les œuvres des maîtres français (Poulenc, Debussy, Ravel…). A cela, il ajoute une qualité des plus complémentaires : «Pour moi, la mélodie a l'apparence d'une femme à laquelle je serai toujours fidèle», confiera-t-il. Certaines compositions de Michel Legrand, comme la Valse des lilas (reprise en anglais sous le titre de Once Upon a Summertime), la Chanson de Maxence (You Must Believe in Spring) ou le thème principal d'Un été 42 (The Summer Knows), sont ainsi devenues des standards. Qui fit mieux dans ce pays considéré comme le fils cadet du jazz ?

«Je savais que si j'atteignais les 80 ans, j'écrirais de la musique symphonique», prédit-il en ce jour anniversaire. A l'hiver de son itinéraire, un mot qu'il aura toujours préféré à «carrière» - «pas dans mon dictionnaire» -, il pleut des anthologies et des concerts mémoriels, mémorables parfois (la soirée du 4 février 2009 à la Cinémathèque célébrant ses 50 ans de carrière restera, notamment pour ses duos enchanteurs avec sa sœur Christiane), pour saluer ce destin hors du commun. Lui en revient à ses fondamentaux, dirigeant avec doigté les requiem de Gabriel Fauré et de Maurice Duruflé, entre autres. Le classique ne l'a jamais tout à fait quitté, même lorsqu'il a pu s'égarer sur des voies d'une variété un peu plus banale, ou sur des bandes originales qui frisent le musicomètre. A cet égard, mention spéciale au thème phare du téléfilm adapté de la Bicyclette bleue, chanté par Liane Folly. Au vu d'un tel legs pour le monde de la musique, rien de bien grave pour cet homme qui grimpe à sa main au sommet des aigus.

«Fuir la monotonie»

Toujours est-il que le désormais octogénaire va noircir des pages de partitions, un concerto pour violon et orchestre en deux mouvements, un grand ballet de deux heures et demie pour le chorégraphe allemand John Neumeier sur Liliom, une histoire d'amour impossible ou presque. Pour avoir vécu deux divorces puis une séparation de la harpiste Catherine Michel, avec qui il entretint une étroite relation artistique, Legrand connaît ces choses de la vie. En 2014, il épouse la comédienne Macha Méril, un demi-siècle après avoir eu le coup de foudre pour elle, lors d'un festival à Rio. A 82 ans, l'homme a de la ressource : tout en ayant conquis la voix de Natalie Dessay (une union célébrée par l'album Entre elle et lui fin 2013), il se met à l'écriture d'un concerto pour piano et orchestre ! Trois ans plus tard, en janvier 2017, il se présentera seul au piano au théâtre du Rond-Point. Plus qu'un défi, il s'agit là de prouver que la légende demeure vibrante. «Rétrospectivement, j'ai le sentiment que j'ai pratiqué plusieurs disciplines pour réaliser mon rêve, mais aussi parce que je voulais fuir la monotonie : quand j'aborde une discipline, je travaille, je fais des progrès, je monte, j'atteins mon meilleur et tout d'un coup, je sens que ça m'ennuie, que j'en fais trop. C'est le moment où il faut partir, quitter quand on est au sommet.»

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