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Souvenirs de la maison des morts. Détenu durant 18 ans, Abdelaziz Binebine a vécu seul, sans voir le jour.

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Publié le 06/11/1995 à 10h16

Marrakech, envoyé spécial

Cet homme ne refait pas le passé et, bien que détenu au secret dans un bagne pendant dix-huit ans, il n'accuse personne, ne regrette rien. «Vous savez, j'ai vécu à Tazmamart, je veux dire: j'y ai vécu à ma manière, au présent», dit-il, l'air de rien. Mais Abdelaziz Binebine est bossu comme le carillonneur de Notre-Dame, il ne peut pas marcher plus de deux cents mètres sans s'essouffler complètement. Recroquevillé pendant des années dans une cellule bétonnée, transi de froid pendant l'hiver glacial du Moyen Atlas, seul et sans jamais voir le jour, il s'est décalcifié rétrécissant de quatorze centimètres, de 1,76 m à 1,62 m.

«J'étais dans le bâtiment B»,explique-t-il. Dans la cour intérieure de la caserne de Tazmamart, le premier cercle de l'enfer, le bâtiment B était situé en contrebas, à l'ombre et moins aéré, plus proche de la fosse septique. Alors qu'ils étaient vingt-neuf prisonniers à entrer, en 1973, dans chacun des deux bâtiments, de celui-ci ne sortirent, le 15 septembre 1991, que trois détenus originels. Trois sur, au total, vingt-huit survivants. Comme tout à Tazmamart, même la comptabilité mortuaire est compliquée. Car, dans le bâtiment B, ont transité, «pendant six ou sept mois en 1977-1978», treize Noirs, dont un a succombé. «On n'a jamais su qui ils étaient, d'où ils venaient», se souvient Abdelaziz Binebine.

Puis, en 1981, arrivent les «frères Bourequat», trois Franco-Marocains qui resteront jusqu'à la fermeture du bagne, pendant dix ans,

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