Le grand frère, c'était Gédéon. Plus fluet, plus anxieux, plus instable que Jules, pourtant. Ses mots dans l'oreille de Jules étaient des ordres. Le matin du 11 septembre 2001, Jules avait obéi à Gédéon : «Sors et filme. Tu dois apprendre. On parlera ce soir des erreurs de cadrage et de la technique.»
Des ratés dans la technique, il y en a eu. Des bougés, des noirs et des blancs insoutenables, un chaos. Jules a tout filmé, dehors, dedans, dessus, dessous. Le premier avion en vol piqué dans la tour nord. Les prières sur les lèvres de l'aumônier Mychal Judge, signe de l'apocalypse sur Manhattan. Les yeux immenses des pompiers dans le hall de la tour. Leur silence, quand elle s'effondre. L'hallucination sur les visages, au fracas du second avion sur la tour sud. Tout filmé, sauf l'innommable : «En arrivant dans cette tour, juste à ma droite, deux personnes étaient en train de brûler, deux corps qui hurlaient. J'ai détourné la caméra par réflexe. Personne ne devrait voir ça. Même mon regard, je le regrette.» Le soir, Jules réconfortait Gédéon qui pleurait, après huit heures sans nouvelles. Ils ont tourné la suite ensemble, trois semaines dans les décombres, en uniforme de pompiers, à bosser plus que filmer, seuls civils admis sur le «site» : «On marchait, sachant qu'il y avait 5 étages dessous qui s'écroulaient parfois. Il y avait des cavernes des tunnels d'où pouvaient sortir des flammes gigantesques.» Ils n'ont plus jamais parlé de technique. Ni de ce qu'ils ont vécu. Il n'y av




