La photo est cornée, jaunie. Elle a été prise en août 1994 à Cojimar, à sept kilomètres à l'est de La Havane. Au fond de l'image, quelques hommes torse nu. Au premier plan, Jorge et Enrique se tiennent par les épaules, tout sourire. Le premier a 27 ans, le second, 21. Dans quelques jours, ils quitteront Cuba sur une balsa, un radeau. Pour les Etats-Unis. Pour toujours, pensent-ils. Enrique est encore aux Etats-Unis. Jorge, lui, n'a jamais atteint les côtes de Floride. Tous deux furent de la vague des balseros - 32 000 environ - qui ont tenté de quitter l'île ce mois-là. C'était il y a quinze ans. Un anniversaire que ne risque pas de célébrer le régime, alors que Fidel Castro fête ses 83 ans. Même s'il avait alors autorisé le départ des émigrants.
Balsa. En ce dimanche de juillet 2009, Jorge émerge péniblement de sa sieste dans le méchant appartement de sa mère à Habana Vieja, en plein cœur de la capitale cubaine. «Tu es qui ? Je te connais ?» lance-t-il. «Je suis Marco, tu ne vois vraiment pas qui je suis ?» répond l'autre. Silence. Puis les deux se tombent dans les bras. Ils ne se sont pas vus depuis des années et Marco a désormais le crâne rasé. Mais comment Jorge pourrait-il oublier celui qui a construit la barque cet été-là ?
«J'étais étudiant ingénieur, mais j'avais quelques notions d'architecture navale, raconte Marco. Alors j'ai dessiné les plans pour mon meilleur ami, Enrique, et d'autres qui voulaient p




