Il plisse les yeux, mystérieux et d’un son sec et dédaigneux, fait taper sa langue contre ses dents cariées. Abou Ali, c’est dit, ne parlera pas. Abou Ali est un seigneur. Dans son quartier populaire de Sayeda Zeinab, en plein cœur du Caire, Abou Ali, c’est le roi du foul. Le maître de la purée de fèves. Un vrai pharaon. Il est planté là, sur son bord de trottoir dès 6 heures du matin.
Sur sa baraquette en bois peint, de grandes marmites en alu, renflées comme des femmes enceintes, flanquées d’un tout petit col d’où dépasse le manche d’une louche. Des bols remplis de persil. De minuscules citrons verts, un jerrican d’huile d’olive, et une pile de pains shami, ronds et beiges, tachetés de noir là où le feu du four a cloqué la pâte. On coupe le pain en deux, on y jette sa louchée de foul, une goutte de citron, et c’est l’Egypte entière qui tient dans la main, avant de finir dans la bouche. Devant, la foule. Les travailleurs du petit matin, ouvriers, petites mains, gros bras.
Vers 9 heures, leur succèdent les fonctionnaires du tribunal voisin, les employés de bureau, les boutiquiers. Peu avant midi, c’est le dernier baroud d’honneur, les retardataires, les creux de 11 heures, et ouste, circulez, en dix minutes, tout est plié, la baraquette vidée, Abou Ali et ses deux aides, partis. Il ne reste sur le trottoir que des pluches de persil flétri, des restes de pain déchiquetés sur lesquels, déjà, les chats ont fondu. Réouverture ce soir, quand Abou Ali aura refait le plein, dans sa c




