Face au clavier, il devient un autre. C’est un cannibale du piano. Il l’enveloppe de tout son corps et l’étreint. Des grappes de notes staccato, sèches, claquent comme des rafales puis elles deviennent plus rondes mais avec toujours la même puissance. Fazil Say fredonne, scande le rythme de la tête, roule des yeux. Un jeu total. On adore ou on exècre.
Le grand Yamaha noir trône dans la pièce presque vide. Les murs sont blancs, avec juste une photo panoramique, étonnant clair obscur de moutons broutant dans des ruines antiques, qu'a prise son ami le cinéaste Nuri Bilge Ceylan, habitué du palmarès cannois. Au-delà de la fenêtre, se déploie le bleu éclatant du Bosphore. C'est là que Fazil Say vit, joue et compose. «La solitude est la condition même de la création», soupire ce pianiste classique adulé comme une rock star. Mais, il est aussi un homme engagé. «Un artiste ne vit pas dans un aquarium», explique-t-il, revendiquant sa fidélité à une certaine idée de la laïcité et de la République fondée par Mustafa Kemal sur les décombres de l'Empire ottoman. Il tient à la Turquie «qui a créé les conservatoires de musique classique et accueilli les Juifs fuyant le nazisme» rappelait, dans son autobiographie, ce musicien qui ose proclamer son athéisme dans une Turquie toujours plus conservatrice et bigote. «C est un choix personnel», explique-t-il. Ses relations avec l'AKP, le parti issu du mouvement islamiste, au pouvoir depuis 2002, sont pour le moi




