Tous les soirs, Jeffrey change de monde. Il enlève sa tenue de serveur, passe un dernier coup de balai entre les chaises, et part rejoindre la gare des minibus de Sandton pour rentrer chez lui. Le pas alerte, il se faufile derrière une immense statue en bronze de Nelson Mandela. Le quartier d’affaires de Sandton, à proximité de Johannesburg, est le centre névralgique de la première puissance économique du continent africain. Symbole clinquant de cette nation arc-en-ciel dont tout le monde rêvait en 1994.
Jeffrey s'installe au fond d'un minibus bondé, ses yeux fatigués se posent sur les vitrines des concessionnaires Mercedes, sur les hôtels 5 étoiles, et les grandes villas protégées par de hauts murs et des fils électriques. Le chauffeur prévient : la semaine prochaine, il relèvera ses tarifs, l'essence coûte trop cher. Les grands-mères s'insurgent : «L'électricité augmente, les transports augmentent, le pain augmente. On va faire comment ?» Le chauffeur hausse les épaules. La discussion est close.
Baraques. Cinq minutes plus tard, l'autoroute à peine traversée, le minibus ouvre ses portes sur un autre univers. Les rues sont abîmées, bondées. Les minibus klaxonnent, forcent le passage entre des feux de la circulation éteints. Sur les trottoirs, on vend des pieds de poulets par sachets de vingt, des brosses à dents et du poison contre les rats. «Sandton, c'est là où vivent les Blancs, explique Jeffrey. Nous les Noirs, on vit ici.» Pour




