Les restes de son existence sont éparpillés, en vrac. Emilio Luther soulève un tas de papiers froissés qui jonchent le sol de la petite maison où, jusqu'en janvier, cet instituteur habitait avec sa famille. Son regard s'anime un instant, brève réminiscence d'un moment heureux et lointain. «Avant la guerre, les choses n'étaient pas toujours faciles, mais il y avait de la vie ici. Aujourd'hui, il n'y a plus rien, constate-t-il. Tout a été emporté : les placards, les matelas, les chaises, la télé, le frigo…» Un dépouillement systématique. Aucune maison n'a été épargnée par les pillards. Des échoppes du marché de Malakal, la capitale de l'Etat pétrolier du Nil supérieur désertée par ses habitants, il ne reste que les façades meurtries. La librairie, identifiable grâce à l'une des rares enseignes métalliques qui a survécu, n'a plus de porte, plus d'étagères.
Dans les rues de la ville, déambulent des soldats et des miliciens alliés au gouvernement, qui tuent le temps à coups de gorgées d'alcool, tantôt hilares, tantôt violents. Accroupies au bord de la route, deux femmes préparent du thé sous les ordres d'un petit tyran, ongles peints et lunettes de soleil opaques. Quelques personnes passent, portant sur la tête des objets récupérés dans leur maison, ou ailleurs. Dans l'anarchie ambiante, chacun se sert là où il peut. Elles accélèrent le pas à la vue de deux hommes éméchés, vêtus de pantalons kaki sales, qui s'empoignent, kalachnikov à la main. L'atmosphère est vo




