Qu'est-ce qui peut bien pousser un jeune homme à peine sorti de l'adolescence, et apparemment bien intégré aux Etats-Unis, à poser des bombes dans le pays qui l'a accueilli quand il avait 8 ans et qui vient de le naturaliser ? Il est fort possible que le procès de Djokhar Tsarnaev, aujourd'hui âgé de 21 ans, auteur avec son frère aîné, Tamerlan, des attentats au marathon de Boston, qui ont fait 3 morts et 264 blessés en avril 2013, ne donne aucune réponse à cette question, tant sont variées les voies de la «jihadisation» des jeunes musulmans vivant dans les pays occidentaux. Mais il ne fait aucun doute qu'elle taraude toute la société, que cette dernière soit hantée par son désir de comprendre comme par celui d'empêcher les récidives. Bien que le jeune Américain d'origine tchétchène soit accusé d'avoir agi «sous l'influence d'Al-Qaeda», sa trajectoire, et celle de son frère aîné, tué lors de son arrestation, ressemble davantage à celle de ceux que l'on nomme aujourd'hui des «loups solitaires».
Fragile. En avril 2013, Djokhar Tsarnaev - Djokhar comme Doudaïev, un hommage rendu par ses parents au héros de l'indépendance tchétchène tué par les Russes en 1996 - est étudiant à l'Université de Dartmouth, à Cambridge, une des villes les plus libérales de l'Etat du Massachusetts. Bon élève au lycée, parfaitement anglophone, il a reçu une bourse. Un an plus tôt, il avait obtenu sa citoyenneté américaine.
En apparence, il est un exemple d'intégration réussie malgré des difficultés grandissantes dans ses études. En fait, il est fragile, et sa famille est de plus en plus marginale. Le jeune homme a un modèle, son grand frère. Dans les familles tchétchènes, «votre grand frère n'est pas tout à fait Dieu, mais cela reste plus qu'un frère normal», explique un ami de la famille au magazine Rolling Stone.
Le grand frère - tué à l’âge de 26 ans - a une autre histoire : ce boxeur, qui parle avec un accent russe prononcé, s’est tourné vers la religion après avoir essuyé des déboires dans sa carrière sportive. Lorsqu’ils préparent ces attentats, les deux hommes - l’aîné radicalisé et le cadet dans son sillage - habitent ensemble. C’est là qu’ils confectionnent leurs bombes artisanales, des boulons dans une Cocotte-Minute, une recette qu’ils tiennent d’Inspire, un magazine jihadiste en ligne.
Djokhar Tsarnaev - il accepte même un temps qu’on l’appelle Jahar, si cela peut faciliter la prononciation de son nom par ses amis américains - connaît cependant une histoire plus chaotique qu’on ne se l’imagine.
Sa famille est dysfonctionnelle. Ses parents, qui arrivent à Boston en 2002, démarrent sur les chapeaux de roue pour réaliser leur rêve américain. Le père, Anzor, devient garagiste, mais l’homme est querelleur et ne réussit guère. Cinq ans plus tard, la famille vit de l’aide sociale. La mère se tourne alors vers l’islam. Elle entraîne son fils aîné sur une voie de plus en plus rigoriste. Deux sœurs des deux garçons, très américanisées, se retrouvent soudainement voilées, puis mariées dans des unions arrangées.
Crise. La famille a, en fait, un sérieux problème d'identité. Le père est bien tchétchène, mais la mère vient du Daguestan. Les deux frères ne sont pas nés dans le Caucase mais au Kirghizistan, l'une des ex-républiques soviétiques d'Asie centrale où Staline fit déporter les Tchétchènes. La famille quitte ce pays à la fin des années 90 en se disant victime de discriminations. A Boston, elle s'installe dans un quartier d'immigrants de l'ex-URSS mais, souligne une amie de la famille à Rolling Stone, «ils ne venaient pas de Tchétchénie et je ne pense pas que les autres familles les voyaient comme des Tchétchènes. Jahar ne disait pas un mot mais il en souffrait».
Tamerlan dévore tout ce qu’il peut trouver sur l’histoire de la Tchétchénie, et réinterprète la lutte indépendantiste des années 90, menée par un ancien général soviétique, à la sauce islamiste, celle que ce combat prendra après 1999. Il se marie à une protestante qu’il convertit à l’islam, mais cette union, où naît un enfant, ne durera pas.
En 2011, la famille vit une grave crise. Anzor, le père, repart au Daguestan où il divorce. Il sera rejoint quelques mois plus tard part son ex-femme, arrêtée en flagrant délit de vol dans un magasin. Cette même année 2011, en septembre, Tamerlan Tsarnaev aurait, selon la déposition d'un suspect, abattu peu après par la police,participé à un triple meurtre, dont celui d'un de ses amis, qui fréquentait le même club d'arts martiaux. Les trois victimes baignaient dans le trafic de drogue. Djokhar était connu pour consommer beaucoup d'herbe. «Terroristes et criminels ont en commun un manque d'empathie pour leurs victimes. On retrouve également ça chez les dealers», notait le psychiatre Ronald Schouten, professeur à Harvard.
Est-ce la raison pour laquelle on retrouve Tamerlan Tsarnaev au Daguestan, où il passe six mois, de janvier à juillet ? Il y fréquente un cousin éloigné, Magomed Kartachov, ancien policier et leader islamiste local, qui l'aurait dissuadé d'entrer dans les maquis contre les Russes, l'engageant plutôt à rejoindre le «jihad global». A son retour, il rejoint Djokhar qui, vivant mal l'absence de sa famille, a abandonné le projet de devenir ingénieur et sèche de plus en plus les cours.
Quand Tamerlan rentre de Russie, rien ne se passe. Le FBI, alerté par les autorités russes de la radicalisation de l'aîné des Tsarnaev à la suite, semble-t-il, de l'interception de conversations avec sa mère, ne bronche pas : «L'alerte qui avait été passée avait plus d'un an ; elle avait expiré», expliquera un responsable américain du contre-terrorisme.
La sinistre mécanique qui mènera les deux frères du déclassement à leur acte criminel peut se mettre en place. Comme son frère, Djokhar est déjà dans sa bulle. En janvier 2013, il écrit sur son compte Twitter : «Je ne discute plus avec les imbéciles qui disent que l'islam et le terrorisme sont la même chose, il faut laisser un idiot rester un idiot.» Il est enfermé dans ses délires, il ne veut plus discuter avec personne.




