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Libération
Reportage

«Les séparatistes sont des bandits»

Le journaliste ukrainien Roman Cheremskiy a passé plusieurs mois dans les geôles des prorusses avant d’être libéré lors d’un échange de prisonniers.

Le retour des prisonniers ukrainiens partisans de Kiev, échangés avec des détenus russes, le 27 décembre. (Photo Reuters)
ParSébastien Gobert
Correspondant à Kiev
Publié le 15/01/2015 à 19h56

«Heureux d'être libre et en vie.» C'est dans cet état d'esprit particulier que Roman Cheremskiy, journaliste de 38 ans originaire de Kharkiv, ancienne capitale de l'Ukraine soviétique de 1917 à 1934, aborde la nouvelle année. «Le 16 août, je me rendais avec trois collègues en territoire séparatiste pour y couvrir un échange de prisonniers. Les soldats ukrainiens ne nous avaient pas du tout avertis d'un quelconque danger. Au premier barrage des forces de la république autoproclamée de Lougansk, les rebelles armés nous ont forcés à sortir du véhicule, ont confisqué nos téléphones, nos papiers, notre argent. Je pense que c'est notre voiture, une belle Mercedes, qui les a appâtés. Ils l'ont évidemment confisquée. Et nous avons été emmenés à la prison la plus proche et abandonnés là.»

«Matelas». Si les collègues de Cheremskiy sont libérés quelques semaines plus tard, «pour des raisons inconnues», il passe, lui, cent vingt-trois jours en détention. Avant de réapparaître comme un des 150 prisonniers ukrainiens libérés le 26 décembre. Les premiers quarante-neuf jours, il est confiné dans la petite ville de Rovenky, dans «une cellule de 30 mètres carrés, où quelques matelas poussiéreux étaient posés à même un sol de béton». Un cachot où s'entassaient parfois jusqu'à 15 prisonniers, principalement des habitants de la ville appréhendés par les milices séparatistes pour «violation du cessez-le-feu, en vigueur chaque jour à partir de 22 heures, ou pour une autre infraction», précise-t-il.

En prison, il est surpris par la profondeur de l'attachement des gens de la région à la Russie et aux prorusses. «Personne ne qualifiait les séparatistes de terroristes, comme le font les médias ukrainiens. Pour moi, ce sont des bandits, qui évoluent dans un système de non-droit et qui font régner une dictature militaire sur ces populations.» Néanmoins, comme Roman Cheremskiy l'a constaté, «il est impossible de savoir ce qu'est l'opinion publique, car les gens ne peuvent plus s'exprimer librement. Mais j'ai eu le sentiment que presque personne, même parmi mes camarades de cellule, n'était véritablement hostile au régime séparatiste». Selon lui, une première explication tient à «la puissance de la propagande russe, qui promet un avenir radieux, et insiste sur le fascisme qui se serait installé en Ukraine. Quand j'essayais d'argumenter avec les autres prisonniers et de m'inscrire en faux contre ce qu'ils avaient vu à la télévision russe, c'était impossible, tant ces peurs étaient profondément ancrées».

Malgré les conditions précaires de son emprisonnement, le journaliste est bien nourri, et n'est jamais brutalisé. «Les seules personnes battues et emprisonnées étaient des miliciens qui avaient rompu la discipline militaire ou commis des fautes graves. Ceux-là étaient molestés par leurs supérieurs.»

Au bout de quarante-neuf jours, il est transféré dans une prison à Lougansk, où ses conditions de détention s'améliorent. Il peut par exemple «prendre une douche par semaine». «Et nous n'étions pas inactifs : nous bénéficiions de travail en plein air…», raconte-t-il avec ironie. De fait, lui et ses codétenus étaient enrôlés de force pour des travaux d'intérêt communs : creuser des tranchées, nettoyer des baraques, cuisiner, ou décharger des camions de munitions «en provenance de Russie».

Le temps passe, jusqu'au jour où il est sorti de sa prison, rejoint par d'autres prisonniers ukrainiens - principalement des militaires et des soldats de bataillons volontaires - et rendu aux forces nationales. Un événement très médiatisé, qui a marqué l'aboutissement «de négociations de longue haleine», reconnaît avec discrétion Volodymyr Rouban, un des principaux négociateurs d'échanges de prisonniers au sein du groupe «Corps d'officiers», basé à Dnipropetrovsk.

Pilote. En tout, ce sont 222 séparatistes qui ont été échangés contre 150 Ukrainiens pro-Kiev. A sa libération, Roman Cheremskiy se réadapte vite à la vie active. «J'ai embrassé ma famille, mes amis, célébré Noël et le Nouvel An, c'est ce qu'il fallait faire avant tout. Mais maintenant, il faut se remettre au travail.» «Hors de question» de revenir en territoire séparatiste. «Ils m'ont dit que s'ils m'attrapaient de nouveau, ils me tueraient sur le champ. Mais je veux continuer à exercer mon métier, et démontrer que l'Ukraine est un pays libre, où la liberté d'expression existe.» Quant à l'issue de la guerre, il pense que «l'armée russe se renforce là-bas, ce qui veut dire qu'une victoire militaire sera impossible à obtenir. Mais il ne faut pas abandonner, il faut tout faire pour libérer les populations locales de cette dictature militaire», conclut-il.

Malgré des annonces répétées de cessez-le-feu et des libérations généralisées de prisonniers prévues dans le protocole de Minsk de septembre 2014, il reste de nombreux prisonniers ukrainiens en territoire séparatiste, voire en Russie, comme le cas symbolique de la pilote Nadia Savtchenko, emmenée en juin en Russie où elle a été emprisonnée, et élue députée en octobre en Ukraine. Des prisonniers qui servent de moyens de pression et de monnaie d’échange.

«Moi, je préfère ne pas parler de mon expérience en prison», dit Mikhaïlo Lermontov-Nikolov, un officier du bataillon de volontaires «Donbass», lui aussi libéré le 26 décembre. «Une douzaine de mes hommes sont encore là-bas, et je ne veux pas compromettre les négociations pour leur libération», lance-t-il.

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