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Libération

L’Iran, accusé numéro 1 dans l’attentat de 1994

L’enquête d’Alberto Nisman évoque un «pacte d’impunité» entre Buenos Aires et Téhéran en échange d’accords commerciaux.

Le 18 juillet 1994,l'attaque à la voiture piégée contre l'Association mutuelle israélite argentine a fait 85 morts et 230 blessés. (Photo Ali Burafi. AFP)
ParMathilde Guillaume
Correspondante à Buenos Aires
Publié le 21/01/2015 à 19h26

«Le 18 juillet 1994, ma fille unique est morte avec 84 autres personnes, et toute l'Argentine est un peu morte avec eux», raconte dans un souffle Sofia Guterman en contemplant le monument aux victimes de l'Amia, dans le centre de Buenos Aires. Il y a vingt ans, une voiture piégée explosait devant l'Association mutuelle israélite argentine, faisant 85 morts et 230 blessés. Deux ans plus tôt, le 17 mars 1992, 29 personnes avaient péri dans un attentat contre l'ambassade d'Israël. Ces deux attaques antisémites n'ont jamais été élucidées. La longue et tortueuse enquête sur l'attaque de l'Amia a été marquée par des accusations d'irrégularités, de dissimulations et de morts suspectes. Une piste syrienne, qui pointe vers des proches du président Carlos Menem - en exercice à l'époque de l'attentat - a d'abord été explorée, avant que l'enquête ne s'oriente, avec l'arrivée du procureur Alberto Nisman à sa tête (lire ci-dessus), vers le Hezbollah et l'Iran.

Céréales. Les révélations que Nisman comptait faire ce lundi auprès d'une commission parlementaire s'appuient sur des milliers d'heures d'écoutes téléphoniques et accusent l'actuelle présidente, Cristina Kirchner, d'entrave à la justice, par le biais notamment d'un «pacte d'impunité» conclu avec la République islamique. Il y a deux ans, la Présidente avait en effet signé un mémorandum d'accord avec l'Iran, destiné officiellement à créer une «commission vérité» sur l'affaire et permettre, pour la première fois, aux enquêteurs argentins d'interroger des suspects iraniens. Pour la communauté juive ainsi que pour l'opposition, il s'agit d'un accord opaque qui offre l'impunité à neuf suspects iraniens, dont l'ancien président iranien Hachémi Rafsandjani et d'autres recherchés depuis 2007 par Interpol.

Sur un plateau de télé, la semaine dernière, Nisman a expliqué que les négociations avec Téhéran auraient commencé en 2011, alors que Kirchner avait entrepris de rapprocher Buenos Aires de Téhéran pour «rétablir les pleines relations commerciales», afin de «surmonter la crise énergétique argentine à travers un échange de pétrole et de céréales, jusqu'à la vente d'armes». En retour de cet accord, la chef de l'Etat aurait ordonné à son ministre des Affaires étrangères, Héctor Timerman, de «sortir l'Iran de l'enquête sur l'Amia». Nisman enfonce le clou et évoque «les services secrets argentins, qui répondent à la Présidente et agissent comme des agents iraniens. Ils informent les Iraniens des progressions de l'enquête, de la suite que nous allons y donner. C'est tout juste si les Iraniens ne sont pas plus au courant que moi ! Les services argentins leur ont donné des informations sur moi, sur mon ex-épouse qui est juge fédérale, sur mes enfants !»

«Douleur». Le rabbin Sergio Bergman, également député conservateur et qui a suivi l'enquête de très près, lance, lors de la réunion à laquelle devait assister le procureur Nisman, ce lundi : «Pendant vingt ans, les services secrets argentins, commandés par la présidence, ont obscurci l'enquête au lieu de l'éclairer ; au lieu d'enquêter, ils ont enterré. Nous sentions que le pacte signé il y a deux ans était un pacte d'impunité, nous nous y sommes opposés, mais sans avoir de preuves. Celui qui les avait enfin réunies, c'était Nisman. Et Nisman est mort.» Un nouveau procureur a été nommé le lendemain de son décès, par le même exécutif aujourd'hui au cœur de toutes les suspicions. L'amplitude de son champ d'action est durement questionnée par l'opposition et une partie des Argentins.

«On m'a volé mon futur, reprend Sofia Guterman. Je me demande tous les jours à quoi ressemblerait ma fille avec des rides, de quelle couleur seraient ses cheveux. Et mes petits enfants, ils auraient été comment ? Chaque année, la douleur est plus vive à cause de l'impunité. Chaque année, on s'éloigne un peu plus de la vérité et avec la mort de Nisman, on n'en a jamais été aussi loin.»

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