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Critique

Hambourg ville brasier

La cité portuaire sous les tapis de bombes alliées en 1943 par Keith Lowe

Publié le 04/02/2015 à 18h26

La bombe d’Hiroshima, tout le monde connaît. Le bombardement de Dresde, presque aussi meurtrier, interroge de plus en plus les historiens car la destruction de cette ville d’art bourrée de réfugiés tout à la fin de la guerre passe pour inutile. L’anéantissement du grand port de Hambourg, dix-huit mois plus tôt, en juillet 1943 est en revanche peu ou prou oublié malgré son terrible bilan, entre 45 000 et 80 000 morts selon les sources. Une semaine de tapis de bombes larguées la nuit par les Lancaster britanniques et le jour par les «forteresses volantes» américaines ont rasé la plus grande partie de cette très anglophile cité hanséatique, longtemps bastion antinazi. C’était la bien nommée «opération Gomorrhe».

Verre fondu. «En Europe continentale ce bombardement est considéré comme un tournant de la guerre, car jusque-là l'Allemagne avait encore confiance en la victoire finale», explique Keith Lowe, soulignant que «les réfugiés quittant la ville apportaient avec eux les récits d'une horreur inimaginable : des incendies si intenses qu'ils pouvaient faire fondre le verre, un ouragan de feu assez puissant pour déraciner les arbres et les précipiter dans le brasier».

Ce grand historien britannique, déjà auteur de l'Europe barbare (Perrin, 2013), fresque magistrale sur le chaos de l'immédiat après-guerre en Europe, revient avec ce livre sur les bombardements massifs alliés sur le Reich, qui embarrassent toujours la mémoire des Allemands autant que celle des Britanniques. Les premiers préférèrent longtemps oublier cette tragédie et encore maintenant c'est un sujet peu abordé. La raison en est selon l'auteur «un singulier mélange de culpabilité collective, celle d'appartenir à une nation qui a déchaîné la guerre sur le monde, et de colère face à la dureté impitoyable du traitement qui leur était réservé». Les Britanniques sont tout aussi gênés, comme en témoigne après-guerre l'isolement de sir Arthur Harris, le patron du bomber command, maître d'œuvre de ces frappes massives pour détruire la machine de guerre allemande et briser le moral de la population. «Les planificateurs britanniques estimèrent qu'il était plus difficile de détruire les usines que ceux qui y travaillent», résume l'auteur.

La destruction de Hambourg a été l’épisode paroxystique avec l’emploi systématique de bombes incendiaires beaucoup plus efficaces, comme l’avaient expérimenté à leurs dépens les Britanniques lors du Blitz. Keith Lowe raconte l’angoisse des pilotes alliés volant au-dessus de l’Allemagne dans le froid glacial de l’altitude, menacés par la DCA et les chasseurs, avec une survie moyenne par appareil de quinze missions.

Pièges. Avec tout autant de force narrative il décrit l'enfer vécu en ces nuits de juillet par les Hambourgeois. A cause de la canicule exceptionnelle, l'ampleur des incendies alla bien au-delà de ce qu'espéraient les Alliés. La ville était une mer de feu. «A 6 000 mètres on sentait l'odeur de la chair brûlée», raconte un pilote. L'immense fournaise créait des vents tournoyants et des nuées ardentes. Les abris dans les caves devenaient des pièges, où les gens étaient asphyxiés ou brûlaient. Il y avait des flammes même sur l'eau des canaux à cause du pétrole s'échappant des bateaux.

Encore un mois plus tard dans cette «ville des morts» couvaient des feux qui se rallumaient quand les déblayeurs - volontaires ou prisonniers - ouvraient les abris avec leurs cadavres. «L'odeur de la chair brûlée se mêlait à la puanteur écœurante et sucrée des corps en décomposition», témoigne l'un d'eux, racontant les masses de mouches vertes et les rats toujours plus gras prospérant dans les ruines. La ville resta à l'état de décombres, mais trois mois plus tard l'essentiel de l'industrie hambourgeoise tournait à nouveau.

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