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Libération
Reportage

«Des milliers de gens préfèrent rester, on ne peut pas les forcer à partir»

A Debaltseve, ville stratégique frappée aussi bien par les séparatistes qui l’encerclent, des bus viennent chercher des habitants, souvent réticents.

Des réfugiés montent dans un bus pour quitter Debaltseve et échapper aux bombardements des séparatistes prorusses, le 5 février 2015 dans l'Est de l'Ukraine. (Photo Volodymyr Shuvayev. AFP)
ParSébastien Gobert
Envoyé spécial à Debaltseve
Publié le 06/02/2015 à 20h06

Les pneus des deux autobus crissent en se garant devant la mairie de Debaltseve. Aussitôt, un cortège de personnes apeurées se rue hors du bâtiment, dont la façade a été ravagée par des bombardements. «On se dépêche ! Une trentaine de personnes dans ce bus, un autre groupe dans le second véhicule», s'égosille un employé du ministère ukrainien des Situations d'urgence, dans le fracas des déflagrations d'artillerie. Assisté tant bien que mal par des volontaires et des soldats ukrainiens, l'arme en bandoulière, le cortège de misère s'organise. Les sacs en plastique et les valises défoncées sont hissés à l'intérieur des autocars. La compagnie de vieillards hébétés, de femmes aux manteaux rapiécés et d'enfants prend place dans les minibus boueux, vestiges d'un autre temps.

«Et voilà, nous sommes en exil», lance Valentina, alors qu'elle emmaillote son chien d'une couverture sur ses genoux, dans un sanglot. «Il faut partir, il n'y a plus rien ici», se désole Oleksandr Volodymyrovitch dans le hall du bâtiment administratif de la gare de triage, autre point de collecte de personnes évacuées. «Déjà deux semaines sans électricité, ni chauffage. L'eau, elle a été coupée depuis longtemps. Sortir dans la rue pour aller au magasin, c'est risquer sa vie», raconte-t-il, ajoutant avec un soupir «De toutes les manières, les magasins sont vides !»

Frappes aveugles. Depuis des semaines, lui et des centaines d'autres survivaient dans des abris souterrains plus ou moins aménagés. Jusqu'au moment où il a décidé que «c'en était de trop». Rassemblant les rares affaires qu'il lui restait, il s'est rendu à ce point de ramassage. Et il attend. Debaltseve, importante gare de triage et carrefour stratégique entre les capitales séparatistes Donetsk et Lougansk, est sur le point d'être encerclé par les forces rebelles, vraisemblablement secondées par des troupes russes. En réponse à leurs assauts répétés, les soldats ukrainiens entretiennent un barrage d'artillerie, jour et nuit. Des frappes aveugles qui n'épargnent personne. «Bienvenue en enfer», interpelle un homme, dans la file d'attente devant un kiosque qui distribue du pain délivré par les autobus d'évacuation. «Qui est responsable de ce carnage ? Cela ne m'intéresse plus. Je veux juste que tout cela cesse»,murmure-t-il . Sous son bras, un paquet de couches neuves. «Je suis papa d'un bébé d'un mois… Nous n'avons nulle part où aller, il est hors de question de partir», ajoute l'homme, alors que résonne une énième déflagration.

Devant la mairie, les deux autobus sont vite remplis et expédiés vers le nord des territoires ukrainiens. Reste un troisième véhicule, qui entreprend de collecter ailleurs d'autres candidats au départ. «Nos autobus ne repartent jamais pleins, commente Oleksiy, le coordinateur de l'opération d'évacuation,des milliers de gens préfèrent rester ici, on ne peut pas les forcer à partir.» Au point de ramassage de l'école numéro 1, seules trois personnes attendent l'arrivée du bus. A l'entrée de l'abri souterrain géant du quartier, une petite foule de rescapés, visages fatigués, creusés de nervosité, observe le véhicule avec méfiance. «Nous ne sommes plus que 70 dans ce refuge, beaucoup de gens sont partis, nous ne savons pas ce que les Ukrainiens ont fait avec eux, on redoute le pire», avance Ioulia Oleksandrivna, les dents en or serrées avant d'assurer «Moi, je ne partirai jamais ! Je suis née ici, je mourrai ici !» S'engage alors une tournée des quartiers, pour récupérer d'éventuels indécis. «Ils nous disent tout le temps de revenir "demain, demain"» , lance Oleksiy d'un air las. Au bout de quelques heures, juste une dizaine de personnes sont montées dans le véhicule. Oleksiy donne le signal pour se lancer sur la périlleuse route d'Artemivsk, premier point d'accueil ukrainien, à 50 kilomètres au nord. L'anxiété est palpable.

Nuage de fumée. Malgré les annonces de «couloir de sécurité», la route - unique artère reliant Debaltseve au reste du territoire ukrainien - est régulièrement la cible de tirs d'artillerie, visant les longs convois militaires de renforts ukrainiens. A l'approche d'Artemivsk, l'ambiance se détend. «Tu vois, tout se passe bien, lance une mère à son fils, j'avais dit qu'il fallait partir dès l'été. Mais personne ne m'écoute… Tout plutôt que les derniers mois que l'on a passés.» Arrivés à Artemivsk, les nouveaux exilés prennent place dans un autre autobus, pour être conduits vers des centres de prise en charge. L'autobus d'évacuation, vide, reste stationné en bordure de route, entouré par un nuage de fumée des cigarettes grillées par les volontaires. Le chauffeur soupire «Demain, il faudra y retourner. Beaucoup veulent rester, mais il faut malgré tout leur donner la possibilité de quitter cet enfer.»

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