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Libération

Fin de la parenthèse ?

ParMichaël Fœssel
professeur de philosophie à l’Ecole polytechnique
Publié le 06/02/2015 à 18h46

«Pas d'identité allemande sans Auschwitz.» En prononçant cette phrase, Joachim Gauck, le président de la République allemande, a livré une conception de l'identité nationale qu'il est devenu très rare de rencontrer en Europe.

Si Auschwitz, et avec lui l'ensemble du projet génocidaire nazi, appartient à l'identité allemande, il devient impossible de réduire l'extermination des Juifs et des Tsiganes à un accident de l'histoire. D'après le Président, ni le miracle économique d'après-guerre ni la réunification pacifique de 1990 n'effacent la tache : l'identité allemande demeure pour une part criminelle. Il est donc illégitime de s'en revendiquer fièrement. «Je suis allemand» signifiera toujours «j'ai quelque chose à voir avec cette histoire de sang». Par cette déclaration, Joachim Gauck a introduit dans l'identité nationale ce qu'elle admet si difficilement : la modestie, l'inquiétude et la honte. Il a sans aucun doute voulu conjurer le spectre de l'indifférence, au moment où les manifestants de Pegida revendiquent à nouveau leur appartenance à l'Allemagne comme un principe d'exclusion.

Il y a quelques semaines est parue une étude qui montrait que 81% des Allemands considèrent que l'histoire de la persécution des Juifs est «derrière eux», tandis que 58% souhaitent carrément «tirer un trait» sur le génocide. Cette préférence pour l'amnésie n'est pas propre à l'Allemagne. Sauf à considérer que le nazisme est un phénomène sui generis qui n'a rien à voir avec l'identité européenne, la déclaration de Gauck nous concerne tous.

Les élites européennes les plus clairvoyantes se livrent à une véritable course contre la montre dont le but est de combattre un oubli aux conséquences politiques incalculables. On a souvent critiqué le «devoir de mémoire» qui rapproche de manière imprudente une injonction de type religieux («Tu feras cela en mémoire de moi») et une exigence politique.

Ambigu, ce mélange des genres est surtout inefficace : on ne forcera jamais personne à se souvenir d'événements dont il n'a pas été le témoin. Pour autant, la mémoire européenne du XXe siècle possède un contenu normatif que l'on ne saurait sous-estimer. Surtout à l'heure où il menace de s'effacer avec les derniers survivants.

Né en 1929, le philosophe Jürgen Habermas se présente souvent comme un «produit de la rééducation», c'est-à-dire un intellectuel formé dans une période où la défense de la démocratie était dictée par le souvenir des crimes commis par ses adversaires les plus acharnés. Sous les dehors arides et formels de sa philosophie perce une inquiétude sans cesse plus aiguë : que cette éducation à la démocratie ne disparaisse avec la mémoire d'Auschwitz.

La découverte des camps avait ouvert une période où, pour la première fois dans l’histoire, la charge de la preuve ne pèse plus sur les partisans de la démocratie. En 1945, démocratie rime avec victoire et puissance ; fascisme avec défaite et horreur. Durant les trente années «glorieuses» qui suivent, la démocratie, dans son sens libéral, apporte une prospérité relative qui disqualifie les solutions autoritaires. Pendant cette période, on oublie l’association ancestrale entre démocratie et désordre parce que l’on se souvient que c’est le nationalisme, et non la tolérance, qui a transformé l’Europe en un champ de ruines.

Ce lien entre la politique et la mémoire oblige à poser une question troublante : les citoyens n’approuvent-ils majoritairement la démocratie qu’aussi longtemps qu’ils se souviennent des crimes perpétrés par le camp d’en face ? Les rappels au souvenir de Gauck, Habermas et de quelques autres suggèrent en tout cas que la période ouverte par la révélation des crimes nazis pourrait n’avoir été qu’une parenthèse historique.

Sous les effets de la crise, les réflexes identitaires font retour partout en Europe. Certes, à la différence des années 30, le mot «démocratie» demeure l’objet d’une révérence quasi unanime. Le souvenir des catastrophes totalitaires explique pourquoi l’on continue à communier autour de ce mot, mais il ne semble plus assez fort pour que l’on soit intransigeant sur la chose qu’il recouvre.

Il n’y a pas d’évidence démocratique parce que, dans ce domaine, les certitudes sont toujours historiques. Les principes de liberté ou d’égalité se fondent peut-être dans la raison, mais l’adhésion à ces principes a besoin d’une mémoire. On aime la démocratie pour autant que l’on se souvient des périls dont elle nous sauve.

Cette chronique est assurée en alternance par Sandra Laugier, Michaël Fœssel, Paul Beatriz Preciado et Frédéric Worms.

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