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L’abolition à la suédoise, un totem national égratigné

Un rapport, fondé sur les témoignages de prostituées qui se sentent plus stigmatisées qu’avant, questionne la loi appliquée depuis 1999.

ParAnne-Françoise Hivert
De notre correspondante en Scandinavie
Publié le 11/02/2015 à 19h56

L’étude d’une cinquantaine de pages est un énorme pavé dans la mare : et si la loi criminalisant les clients de prostitué(e)s, instituée en Suède en 1999, n’avait pas eu les effets escomptés ? Formuler la question relève déjà presque de la sédition, dans un pays qui se veut champion de l’égalité des sexes.

Le rapport par qui le scandale est arrivé a été commandé par l'Association suédoise pour l'éducation sexuelle (RFSU), qui s'est toujours opposée à loi, parce qu'elle «ne tient pas compte de l'opinion des personnes concernées», explique sa présidente, Kristina Ljungros. En 2000, le gouvernement avait produit sa propre évaluation de la sexköpslagen («loi d'achat d'acte sexuel») et conclu que la prostitution de rue avait baissé de moitié depuis la pénalisation du client. «Mais le point de départ de cette enquête était de dire que la loi était bonne, et qu'il y avait sans doute encore moyen de l'améliorer», fustige Kristina Ljungros. RFSU a donc demandé à une chercheuse en sciences sociales de compiler toutes les études nationales et internationales sur le sujet, pour essayer d'y voir un peu plus clair. «C'est une enquête totalement indépendante», assure l'auteure, Charlotta Holmström, qui veut «éviter toute politisation».

Preuve. Elle constate, d'une part, que les effets escomptés, comme la baisse de la prostitution et un changement des attitudes, n'ont pas forcément été atteints. D'autre part, la sexköpslagen a pu avoir un impact négatif : «Des études montrent que de plus en plus de gens veulent sanctionner les prostituées, alors que la loi avait pour ambition de placer la responsabilité du côté du client.»

Charlotta Holmström dit avoir été surprise du peu d'enquêtes s'intéressant à la façon dont les travailleuses du sexe ont été affectées par la loi. Leurs témoignages montrent pourtant que «certaines ont le sentiment que le soutien qu'on leur propose est conditionné et marqué par l'idée que la prostitution est une expression de la violence des hommes contre les femmes. Pour celles qui ne s'identifient pas à cette image, l'accès à l'aide sociale semble difficile». Pour RFSU, c'est la preuve que la loi ne fonctionne pas en l'état.

Le ministre de la Justice s'est empressé de défendre la position abolitionniste de la Suède, assurant que «si tous les pays disposaient d'une telle législation, le trafic humain et le commerce d'esclaves sexuels seraient bien plus bas». Plusieurs associations ont signé une tribune dans le quotidien Svenska Dagbladet, où elles accusent RFSU d'être «en pratique pour le droit d'acheter des faveurs sexuelles». Les signataires, qui se disent «heureuses et fières de la législation féministe et progressiste», rappellent que «de plus en plus de parlements autour du monde s'intéressent au modèle suédois».

Pye Jakobsson ne décolère pas. Depuis quinze ans, la porte-parole du collectif des travailleurs du sexe Rose Alliance se bat contre la loi. «C'était évident qu'à force de montrer un groupe du doigt en disant qu'il est composé d'individus abîmés, qui ont besoin qu'on leur vienne en aide, on encourage la stigmatisation.» Depuis 1999, dit-elle, la situation des prostitué(e)s s'est dégradée, notamment dans les centres d'accueil : «Les assistantes sociales considèrent qu'elles doivent faire appliquer la sexköpslagen plutôt que de nous aider.» Ses critiques sont ignorées : «Nous avons une tradition dans ce pays, qui est celle de la maison du peuple («folkhemmet»), où tout est beau, tout est propre, on prend soin les uns des autres. La Suède veut être une boussole morale pour le reste de l'Europe. Alors on défend cette idée d'une société idéale, jusqu'à nuire à certains groupes. Pour nous, la loi est une punition, mais on continue de nous dire que c'est pour notre bien.»

Déferlement. La socio-anthropologue Petra Östergren témoigne de la difficulté d'émettre une opinion contraire. Quand elle a critiqué la loi, ses amies féministes ont cessé de l'inviter aux conférences : «On disait que j'étais folle, que j'avais un donjon SM dans mon sous-sol ou que j'étais un homme qui avait changé de sexe.» Pourquoi un tel déferlement ? «C'est une question symbolique importante. Elle participe de l'image que la Suède se fait d'elle-même : une superpuissance humanitaire. C'est extrêmement gênant qu'elle soit remise en cause.»

D’autant que le gouvernement, composé des verts et des sociaux-démocrates, veut pousser la loi encore plus loin en criminalisant l’achat, par des citoyens suédois, d’actes sexuels à l’étranger.

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