Finalement, ils sont tous là dans le palais de l’Indépendance, imposant bâtiment au cœur de Minsk. Le président François Hollande, le Russe Vladimir Poutine, l’Ukrainien Petro Porochenko et la chancelière allemande, Angela Merkel, sont arrivés mercredi soir dans la capitale biélorusse pour tenter de finaliser un accord de paix qui pourrait mettre fin à dix mois de conflit en Ukraine et à la plus grave crise entre les Occidentaux et la Russie depuis la fin de la guerre froide.
Un accord est-il possible ?
Tous reconnaissent la difficulté de la tâche, mais aussi l'importance des enjeux de ce sommet diplomatique, le plus important depuis le début du conflit. «Ce sera en tout cas un tournant pour le meilleur ou pour le pire», a résumé la chef de la diplomatie européenne, Federica Mogherini. Avant de partir pour Minsk, le président français a rappelé sa détermination «à tout essayer» dans ce qu'il considère être «une dernière chance» pour éviter la guerre. Une dramatisation assumée pour sensibiliser l'opinion, voire pour la préparer aux inévitables renoncements que comporte tout compromis.
Le simple fait que ces quatre dirigeants soient là est néanmoins un signe positif. Ils ne seraient pas venus si les négociateurs ne s'étaient pas mis d'accord les jours précédents sur un certain nombre de points. «Il y a encore huit jours, Russes et Ukrainiens ne se parlaient pas», relève un haut diplomate français. Mais les discussions restent difficiles. D'où la discrétion sur leur contenu concret, même si le cadre général est connu : il s'agit de relancer les accords de Minsk signés en septembre et restés lettre morte. Ils prévoient notamment un cessez-le-feu immédiat, l'instauration d'une zone démilitarisée, le retrait des armes lourdes, le départ des «forces étrangères» - en clair, des soldats russes -, le contrôle de la frontière russo-ukrainienne, un statut pour les zones aux mains des séparatistes, tout en préservant l'intégrité territoriale de l'Ukraine. Le nouveau plan se veut plus précis et contraignant et surtout il cherche à «engager» Poutine dans sa mise en œuvre. Mais, sur le fond, les choix stratégiques des autorités pro-européennes de Kiev et ceux de l'homme fort du Kremlin sont difficilement conciliables. Les premières veulent une démocratie à l'occidentale et une Ukraine associée à l'Union européenne, même si les Vingt-Huit rejettent toute idée d'adhésion. Poutine, en revanche, veut rétablir son influence dans l'ex-espace soviétique et garder des moyens de contrôle sur l'avenir de cette république qui avait, par référendum, voté à plus de 80% pour l'indépendance lors de l'éclatement de l'URSS. D'où la crainte qu'un éventuel accord ne reste qu'un chiffon de papier.
Quels sont les principaux points litigieux ?
Le cessez-le-feu est le plus urgent, mais en théorie tout le monde est d'accord sur ce point. Sa mise en œuvre s'annonce en revanche compliquée. D'autant que se pose la question du tracé de la ligne de front alors que les rebelles ont conquis 500 km2 de nouveaux territoires depuis septembre et ne veulent pas y renoncer. Face à l'évidence de l'intervention russe - au moins 9 000 soldats, selon Kiev - et de l'envoi de matériel militaire toujours plus sophistiqué pour aider les séparatistes, la question du contrôle de la frontière entre les zones séparatistes et la Russie - longue de 400 kilomètres - est la plus cruciale. La mission de 500 observateurs de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) est réduite à l'impuissance. Moscou refuse d'en parler, affirmant que Kiev doit négocier ce point directement avec les rebelles comme pour bien souligner qu'il s'agit «d'une guerre civile».
Quel statut pour les zones séparatistes ?
C'est l'autre grand casse-tête. Les accords de Minsk prônaient un «dialogue national inclusif» et une réelle décentralisation du pouvoir. Les autorités réformistes de Kiev ont fait une loi sur un «statut spécial» très généreux. Les séparatistes ont rejeté ces propositions, organisant leurs propres élections législatives et présidentielle le 2 novembre, avant de demander leur rattachement à la Russie. Le Kremlin a refusé, contrairement à ce qu'il avait fait au printemps avec la Crimée annexée de jure. Mais il continue d'exiger une fédéralisation de l'Ukraine avec une très large autonomie pour les zones sous contrôle rebelle et l'élection des gouverneurs régionaux (actuellement nommés par Kiev) afin de légitimer les leaders des républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk. Cela est inacceptable pour Kiev qui dénonce une volonté de Moscou de vassaliser leur pays en gardant le contrôle direct ou indirect d'une partie de son territoire. Une méthode bien rodée déjà aux dépens d'ex-républiques soviétiques regardant vers l'Europe, comme la Géorgie, amputée de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud, ou la Moldavie, amputée de la Transnistrie.
Que se passerait-il en cas d’échec ?
Les séparatistes continueront de pousser leur avantage sur terrain et le conflit va perdurer avec ses dizaines de morts quotidiens «sans pour autant dégénérer en une guerre ouverte», assure un haut diplomate occidental. Les Européens adopteront de nouvelles sanctions économiques qui affaibliront encore un peu plus une économie russe déjà ébranlée par la chute du baril. Et, surtout, la question des livraisons d'armes pour aider Kiev à se défendre se posera avec encore plus d'acuité. Le président Barack Obama a appelé son homologue russe pour lui dire que s'il continue sa politique «agressive», le «prix à payer» sera plus lourd. De plus en plus de voix outre-Atlantique plaident pour une telle option, à commencer par le nouveau secrétaire d'Etat à la Défense, Ashton Carter, qui se dit «très enclin à aller dans cette direction», avec notamment l'envoi de missiles antichar, de drones et de radars, afin de rétablir l'équilibre des forces sur le terrain. Paris et Berlin refusent cette stratégie soulignant le risque d'une escalade incontrôlée. Un certain nombre des Vingt-Huit devraient néanmoins suivre les Etats-Unis dans les envois de matériel militaire, comme la Pologne, mais aussi le Royaume-Uni. Mais, plus encore que militaire, l'aide à Kiev doit être politique et économique pour permettre aux autorités réformistes et pro-européennes de ce pays de faire face à une situation frôlant la banqueroute et à l'immense coût de la guerre.




