Menu
Libération
Reportage

A Kramatorsk, les autorités rattrapées par les combats

Donetsk occupé par les séparatistes, l’administration régionale s’était exilée à 70 km du front, dans cette ville reprise par Kiev cet été. La voilà de nouveau menacée.

A Kramatorsk, dans l’est de l’Ukraine, mardi. Au moins douze personnes ont été tuées dans les bombardements ce jour-là. (Photo Gleb Garanich. Reuters)
ParSébastien Gobert
Envoyé spécial à Kramatorsk
Publié le 12/02/2015 à 20h06

Tout ébouriffée, Olena Malioutina fait irruption dans la petite pièce. Un grand sourire aux lèvres, elle s'enthousiasme en embrassant ses collègues de l'administration régionale, en exil à Kramatorsk. «Mission accomplie !» Elle revient tout juste de Donetsk, trois heures de route et des dizaines de barrages routiers plus au sud, au-delà de la ligne de front. Elle y a récupéré sa fille Katya, 15 ans, qui a passé les quatre derniers mois avec son père dans la capitale séparatiste. «Katya est une optimiste incorrigible, elle a tenu à aller à l'école jusqu'au dernier moment possible», taquine sa mère. «Notre quartier a été relativement épargné, explique Katya. Je m'étais habituée à voir des armes automatiques dans les magasins et partout en ville, mais la plupart des combattants sont des gens normaux. Le problème, c'est que l'école va fermer à la fin février, donc ça ne servait plus à rien de rester là-bas.» Katya va maintenant s'inscrire dans une école à Kramatorsk avec sa mère. Et s'efforcer de se reconstruire une vie.

Jusqu’à mardi matin, Kramatorsk offrait le visage d’une ville paisible. Après avoir été un bastion séparatiste pendant des mois, rien de grave ne s’y était produit depuis la reprise de la ville par les forces ukrainiennes, en juillet. Mais ce matin de février, ce fut l’enfer. D’abord, des déflagrations. Nombre d’habitants ont cru qu’il s’agissait de tirs d’exercices de l’armée. Puis le choc. Les roquettes Smerch tirées par les séparatistes ont fait au moins 12 morts et plus d’une soixantaine de blessés, sur l’aérodrome militaire et dans un quartier résidentiel de Kramatorsk. Les habitants, qui se croyaient à l’abri à plus de 70 kilomètres de la ligne de front, dans la nouvelle capitale de région, se retrouvent de nouveau brutalement exposés aux bombardements.

Contrecœur. Les deux camps se rejettent la responsabilité des tirs, affirmant ne pas disposer de missiles aux effets si dévastateurs. Edouard Basurin, le chef des forces armées de la république autoproclamée de Donetsk, accuse l'armée ukrainienne d'avoir tiré sur ses propres positions pour organiser une «provocation à la veille des négociations de paix de Minsk». «Je me fiche de savoir qui a fait ça, se désole Alexeï, un chauffeur qui conduit désormais avec anxiété à travers le centre-ville. Je ne crois plus à la paix, et je vais évacuer ma famille dès que possible.»

Les officiels, eux, gardent leur sang-froid. Porte-parole de l'administration, Olena Malioutina avait quitté Donetsk en juillet pour suivre l'ancien gouverneur de région, Serhiy Tarouta, à Marioupol. Avant de déménager à Kramatorsk. Ils ont fait une croix depuis longtemps sur leurs appartements de Donetsk et sont maintenant logés dans des internats et des résidences étudiantes, pour lesquels ils se doivent de payer un loyer équivalent au tiers de leur maigre salaire. «Nous travaillons pour la cause… Il faut continuer. Parce que c'est notre terre. Parce qu'il faut aider ces gens. Pour être honnête, je ne comprends pas la politique de notre gouvernement, qui change en permanence les règles pour les populations locales. Maintenant, il faut avoir un permis spécial pour passer la ligne de front, qui est parfois très difficile à obtenir», explique la jeune femme.

Les fonctionnaires déplacés de l'administration régionale grognent. «Ce n'est pas une capitale de région, ici ! Regardez, nous sommes tous entassés dans les locaux de la mairie. C'est trop petit. Ce sont nos propres ordinateurs que vous voyez là, la région ne peut rien nous fournir», explique l'un d'eux.

«Manipulateurs». Le gouverneur, Oleksandr Kihtenko, militaire de carrière, affirme contrôler la situation. «Certains disent que le territoire de ma région diminue de jour en jour. Ce n'est pas vrai. Notre armée s'est renforcée, nous tenons nos positions. Il aurait fallu que les diplomates soient sérieux dès le début dans leurs négociations de paix. Mais, maintenant, il faut mener la guerre sur tous les fronts : militaire, économique, diplomatique», soupire-t-il. Sa priorité : donner des perspectives à sa population, de la sécurité et de l'emploi. Pour cela, il se doit d'entretenir, à contrecœur, des «relations techniques» avec les autorités séparatistes, afin d'assurer la continuité des infrastructures énergétiques ou de transport. «Cet Etat fantoche se fiche d'améliorer la vie des gens. Au contraire, ils leur tirent dessus ! Ne serait-ce qu'à cause de ce qu'ils ont fait aux habitants de Debaltseve [position stratégique encerclée et bombardée par les séparatistes et les troupes russes, ndlr], je serais prêt à couper les approvisionnements ukrainiens d'électricité à Donetsk. Evidemment, je ne le ferai pas, car la situation humanitaire est déjà suffisamment précaire là-bas», précise-t-il.

A Kramatorsk, les plaintes sur la précarité du quotidien vont bon train. Mais les habitants se consolent de ne pas subir «le désastre de Donetsk». «Là-bas, seuls deux magasins ont encore un terminal bancaire», entend-on dans un café. «Les coupures d'électricité sont constantes», raconte une personne déplacée. «Et les bananes pour mes enfants y coûtent deux fois plus cher qu'ici !» ajoute-t-elle. «Cela fait des mois que ça dure, les gens ont fait leur choix. La plupart de ceux qui restent à Donetsk, ils y croient vraiment», estime Olena Malioutina. Un constat qui rassure aussi le gouverneur, à la tête d'une ancienne place forte séparatiste. «Les populations locales, de même que les exilés, ne cherchent pas à provoquer de nouvelles déstabilisations. C'est l'œuvre de manipulateurs russes. Ici, tout le monde a compris ce que l'autre côté a à offrir», explique-t-il.

Mais les difficultés économiques pourraient changer la donne et bouleverser ce statu quo. A Kramatorsk, les complexes industriels géants de NKMZ ou Energomashspetsstal sont dépendants de fournisseurs et de clients restés isolés de l'autre côté de la ligne de front. «Ce sont 15 000 personnes qui y travaillent, commente Ruslan, propriétaire d'un petit commerce du centre-ville. Supprimez leurs emplois et vous aurez non pas 15 000 séparatistes mais 30 000, en ajoutant leurs conjoints !» Néanmoins, pour l'heure, c'est le retour à la paix, quelle qu'elle soit, qui occupe les esprits.

Pour aller plus loin :

Dans la même rubrique