Menu
Libération
Analyse

Entre la Russie et l’Ukraine, une paix minée

Le fragile accord obtenu jeudi prévoit l’instauration d’un cessez-le-feu, mais Kiev reste privé de sa frontière, et le futur statut des zones séparatistes demeure flou.

Un rebelle prorusse se saisit d’un drapeau ukrainien à Vouhlehirsk, dans la région de Donetsk, samedi. (Photo Andezy Borodulin. AFP)
Publié le 12/02/2015 à 20h16

Le président russe a volontiers le sens de la formule. «Ce ne fut pas ma meilleure nuit, mais c'est un bon matin», a lancé Vladimir Poutine, se félicitant «qu'un accord sur l'essentiel ait été trouvé» à l'issue de seize heures de négociations à Minsk avec ses homologues français, ukrainien et la chancelière allemande. Angela Merkel ne cachait pourtant pas son scepticisme, affirmant «n'avoir aucune illusion» et soulignant qu'il reste «de gros obstacles». François Hollande, au début plus enthousiaste, reconnaissait finalement que cet accord, même «s'il est plus qu'une lueur d'espoir», n'est «pas une garantie de succès durable».

Certes, le texte prévoit un cessez-le-feu dès dimanche, la création d'une zone démilitarisée, et reconnaît l'intégrité territoriale de l'Ukraine. Mais un point crucial, le contrôle international des quelque 400 kilomètres de frontière entre la Russie et les zones séparatistes, ne se concrétisera qu'à la fin de tout le processus… si celui-ci va jusqu'au bout. En attendant, le matériel militaire comme les «volontaires» - les soldats russes en réalité - pourront affluer. Si, dans quelques mois, les hostilités reprennent, les milices des rebelles seront alors encore plus fortes. Et en revanche, il n'est pas sûr qu'entre-temps, l'Ukraine ait reçu le soutien espéré des Occidentaux pour réorganiser et moderniser son armée - même si Washington a annoncé mercredi un programme de formation des militaires ukrainiens afin de rééquilibrer le rapport des forces sur le terrain.

Parrainage. Isolé diplomatiquement, affaibli économiquement par les sanctions et plus encore par l'effondrement du prix du baril, l'homme fort du Kremlin pouvait d'autant moins refuser cette négociation, présentée comme celle de la «dernière chance», que Washington augmentait la pression et évoquait toujours plus clairement des livraisons d'armes à Kiev, afin de faire payer à la Russie «un coût plus élevé» pour son intervention (lire page 4). Poutine a pourtant réussi à faire entériner la réalité des rapports de force sur le terrain avec cet accord, qu'il n'a même pas formellement signé.

La négociation s’est déroulée à deux niveaux. D’un côté, ces quatre dirigeants, dont le parrainage donne tout son poids au compromis négocié sur la base des accords déjà signés à Minsk en septembre. De l’autre, le «groupe de contact», réunissant sous l’égide de l’OSCE des émissaires de Kiev, de Moscou et les représentants des séparatistes, qui se sont engagés sur une feuille de route précise afin d’arrêter un conflit qui a déjà fait plus de 5 300 morts en dix mois. Cette dernière prévoit un cessez-le-feu qui entrera en vigueur dès dimanche. Dans les deux semaines qui suivent, les belligérants se doivent de procéder à un retrait de l’artillerie lourde de la zone de combat, afin de créer une zone neutre de 50 kilomètres de large. Les lance-missiles longue distance Smerch et Tornado doivent être évacués à au moins 140 kilomètres de la ligne de front.

Mais le plus difficile commence après. Les précédents n'incitent guère à l'optimisme. Les accords de paix de 2008 en Géorgie, obtenus à l'époque à l'arraché par Nicolas Sarkozy alors que Moscou clamait vouloir pousser son offensive jusqu'à Tbilissi, n'ont jamais été appliqués même si la guerre s'est arrêtée. Cette petite république du Caucase est toujours amputée de près d'un quart de son territoire et Moscou, en outre, a reconnu l'indépendance des autoproclamées républiques d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud, où l'armée russe reste présente. Dans le cas de l'Ukraine, les premiers accords de Minsk sont restés lettre morte et les rebelles ont conquis 500 km2 depuis leur signature.

Amnistie. Enfin, le statut des zones contrôlées par les séparatistes reste flou, même si le mot «fédéralisation», refusé par les Ukrainiens, ne figure pas dans le texte. Les accords de Minsk prônaient un «dialogue national inclusif» et une réelle décentralisation du pouvoir. Les autorités réformistes de Kiev avaient pourtant déjà fait voter une loi sur un «statut spécial» très généreux. Les rebelles ont rejeté ces propositions, organisant leurs propres élections législatives et présidentielle le 2 novembre, avant de demander leur rattachement à la Russie. Le Kremlin a refusé, contrairement à ce qu'il avait fait au printemps avec la Crimée, annexée de jure. Il n'en continue pas moins d'exiger une très large autonomie pour les zones sous contrôle rebelle, et compte sur de nouvelles élections locales pour légitimer les leaders séparatistes, qui devraient bénéficier d'une amnistie.

Sur le fond, les choix stratégiques des autorités pro-européennes de Kiev et ceux de Poutine restent difficilement conciliables. Les premières veulent une démocratie à l’occidentale et une Ukraine associée à l’Union européenne, même si les Vingt-Huit rejettent toute idée d’adhésion. Le président russe, en revanche, veut rétablir son influence dans l’ex-espace soviétique et garder des moyens de contrôler le futur de cette République, qui avait voté, par référendum, à plus de 80% pour l’indépendance lors de l’éclatement de l’URSS. D’où la crainte que cet accord ne reste qu’un chiffon de papier.

Dans la même rubrique