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Décryptage

Les Turcs font évacuer un mausolée ottoman en Syrie

Ankara a fait une incursion pour évacuer la dépouille de ­Souleyman Shah, et les 38 gardes du tombeau.

Le nouveau site du mausolée de Souleyman Shah vu du côté turc de la frontière, dimanche 22. (Photo Ilyas Akengin. AFP)
Publié le 22/02/2015 à 18h30

Dans la nuit de samedi à dimanche, l’armée turque a mené une opération terrestre en Syrie, à 37 kilomètres de sa ­frontière, avec près de 500 hommes et 39 chars pour évacuer 38 militaires gardant le tombeau de ­Souleyman Shah. Damas ­dénonce «une agression ­flagrante».

Qu’est-ce que ce tombeau ?

Construit près de l’Euphrate, le turbe de Souleyman Shah – grand-père d’Osman Ier, fondateur de la dynastie ottomane en 1299 – était une enclave turque en territoire syrien depuis 1921 et les accords passés avec Damas, alors sous mandat français. Le site a toujours été gardé par des militaires turcs, même depuis le début de la guerre civile en Syrie. Ils sont ravitaillés par hélicoptère ou par la route, selon les moments. L’armée a évacué ses hommes, ainsi que la dépouille de l’ancêtre ot­toman, qui sera – «provisoirement» – inhumée en territoire syrien toujours, mais à 200 mètres de la frontière, à Eshme, dans une zone sous contrôle des combattants kurdes, près de Kobané.

Le tombeau de Souleyman Shah en 1921. (Photo Wikimedia commons.)
Pourquoi lancer une telle opération ?

«Un pays qui ne se préoccupe pas de son passé ne peut construire son avenir», a affirmé le Premier ministre, Ahmet Davutoglu, très féru d'histoire ottomane. L'opposition, la gauche comme les nationalistes, dénonce «une retraite». Le maintien de la présence turque autour du tombeau dans une zone mise en coupe réglée par l'Etat islamique (EI) depuis plus d'un an devenait problématique. «Le gouvernement islamo-conservateur de l'AKP a voulu éviter tout risque avant les élections [législatives] du 7 juin, car les probabilités d'une attaque des jihadistes augmentaient, montrant à l'opinion le fiasco de la politique suivie en Syrie», explique Kadri Gürsel, éditorialiste du quotidien libéral Milliyet. D'abord très coopératif avec le régime de Bachar al-Assad, le leader turc, Recep Tayyip Erdogan, s'était dès juin 2011 engagé à fond dans le soutien à la rébellion, exigeant le départ de l'homme fort de Damas. Ankara laissa passer volontaires et armes pour l'Armée syrienne libre, mais aussi pour les groupes les plus radicaux, dont l'Etat islamique.

Est-ce l’amorce d’un changement de la poli­tique vis-à-vis de l’EI ?

Ankara ne soutient que du bout des lèvres la coalition internationale contre l’EI et n’a pas permis aux avions américains d’utiliser les ­bases de l’Otan sur son territoire pour mener les frappes. Le gouvernement turc ne s’engagera pas plus, pour des raisons idéolo­giques et surtout parce qu’il sait son pays très vulnérable à des attentats de l’EI. Un récent rapport du MIT, les services secrets turcs, publié par le quotidien Hürriyet, évaluait à au moins 3 000 le nombre des jihadistes turcs combattant en Syrie, de l’autre côté d’une frontière longue de plus de 800 km et difficilement contrôlable.

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