Pour la politologue Hélène Blanc, notamment coauteure de Goodbye Poutine (1), le meurtre de Boris Nemtsov restera impuni, comme tous ceux des opposants avant lui.
Est-ce un crime d’Etat ?
Moins de vingt-quatre heures après le meurtre, les autorités ont déclaré qu'il s'agissait d'un assassinat «soigneusement planifié». Comment le savent-elles ? Je pense que si on trouve un jour qui sont les exécuteurs, on ne découvrira jamais le commanditaire. Comme pour Alexandre Litvinenko, empoisonné au polonium à Londres, Anna Politkovskaïa, assassinée à Moscou, et même le juriste Sergueï Magnitski, tué dans sa prison. D'accusateur, puisqu'il avait dénoncé des magouilles financières du FSB [ex-KGB, ndlr] et du fisc, cet homme modeste et respectueux de la loi était devenu accusé, au point même d'être jugé et condamné post-mortem. Les hommes qu'il avait dénoncés ont, eux, au contraire, été promus. On n'a pas non plus retrouvé les assassins de la militante des droits de l'homme en Tchétchénie Natalia Estemirova, ni ceux des six autres journalistes de Novaïa Gazeta tués avant et après Politkovskaïa.
Et Poutine dans tout ça ?
En Russie, les dirigeants ont toujours deux ou trois discours simultanés. Après la tuerie à Charlie Hebdo, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, a défilé à Paris pour soutenir la liberté d'expression. Mais quelques jours plus tard, un jeune homme qui se promenait à Moscou avec une pancarte «Je suis Charlie» a été puni de cinq ans de prison. Et le président tchétchène, Ramzan Kadyrov, qui ne peut pas agir sans l'aval du Kremlin, organisait une grande manifestation contre les caricatures de Charlie Hebdo.
La Russie redevient-elle une dictature ?
C'est déjà une dictature. La période la plus libre a été la fin de l'ère Gorbatchev et le début de l'ère Eltsine. Le pire et le meilleur de l'Occident est alors arrivé en Russie. A la fin de l'ère Eltsine, c'est un pays en piteux état qu'a récupéré Poutine. Il a restauré une certaine stabilité. Mais il est allé trop loin. Poutine est un dictateur qui ne dit pas son nom, c'est aussi le chef d'une junte militaire, tchékiste [du nom des premiers services secrets soviétiques, la Tchéka] à la base. Il a laminé l'opposition. Alexeï Navalny subit procès sur procès. Pour les opposants, c'est la prison, l'exil ou la mort. L'Occident a cru ou fait mine de croire que Poutine allait construire une démocratie. Or il a tout de suite accusé les ONG et les associations d'espionnage. Il a fait voter une loi promettant protection aux minorités russes hors de Russie, y compris par des moyens militaires. Le Parlement est devenu une chambre d'enregistrement, les médias sous contrôle (à l'exception de Novaïa Gazeta et d'Echo de Moscou) font de la propagande. Poutine a resoviétisé la Russie.
Va-t-il s’arrêter là ?
Son ambition est de rester dans l'histoire comme l'homme qui a rendu la Crimée à la Russie. Mais il vit dans un monde parallèle. Il a une vision paranoïaque du monde, où ceux qui ne sont pas «avec nous» sont «contre nous». Il redoute l'extension de l'Otan près de ses frontières. Il n'a jamais digéré la fin de l'URSS, ni la chute du Mur. En janvier, la Douma a adopté une résolution qui dit que la réunification allemande est illégale car il n'y a pas eu de référendum. Derrière chaque acte, il y a des intentions cachées. Lui ne dit rien ou dit le contraire de ce qu'il fait. Le 4 mars 2014, il déclarait que la Russie n'avait «pas l'intention d'annexer la Crimée», et elle l'a fait le 18 mars [après le référendum du 17]. Sa propagande est antieuropéenne, elle utilise le même langage que lors de la guerre froide : l'Occident est corrompu et décadent, et seule la Russie défend les valeurs universelles.
Peut-il continuer la guerre ?
Poutine se croit toujours au XIXe siècle, à l'époque des guerres de conquête territoriale. Il ne négocie jamais et passe toujours en force. Les Occidentaux n'ont pas tiré les leçons de l'offensive contre la Géorgie en 2008. Moscou visait Mikhaïl Saakachvili, et Saakachvili n'est plus président. La guerre en Ukraine n'est pas une guerre civile, c'est celle de la Russie contre l'Ukraine, par séparatistes interposés. Moscou veut punir Kiev, et cela depuis la révolution orange de 2004. Et il veut punir l'Occident. Pour lui, les Occidentaux ont trompé Gorbatchev en lui faisant croire qu'ils n'élargiraient pas l'Otan. On se demande aujourd'hui s'il ne veut pas étendre la zone d'influence russe bien au-delà de l'Ukraine. Mais la Russie n'est pas assez riche pour guerroyer pendant des années.
(1) Editions Ginkgo, 400 pp., 19 €.




