Des façades béantes se dressent au milieu des décombres où errent des silhouettes furtives. Ces images étaient celles de Grozny, la capitale tchétchène détruite par la guerre menée par Elstine puis par Poutine qui en fit le tremplin de son arrivée au pouvoir au prix de 150 000 morts soit un cinquième de la population. Puis le film bascule. D'immenses tours de verre et d'acier, des shopping malls rutilants et des mosquées flambant neuves. C'est Grozny aujourd'hui. On dirait Dubaï et l'argent vient d'ailleurs en bonne part du golfe, même si l'intendance reste assurée par Moscou.
Ubuesque. Vingt ans après sa couverture de la guerre, Manon Loizeau revient dans cette petite république caucasienne et musulmane pacifiée par la terreur et mise en coupe réglée par Ramzam Kadyrov, Tchétchène inféodé à Moscou, tyran mégalomane et sanguinaire. «C'est la Corée du Nord dans la fédération de Russie»,soupire un des animateurs du Comité contre la torture, ONG russe qui n'envoie là-bas que des juristes russes - des locaux seraient tués - et les change tous les mois à cause des menaces. «La Constitution, les lois, le code pénal ne sont rien face à un "Ramzan m'a dit"», explique un avocat.
La dictature ubuesque de Kadyrov, dont les portraits sont aussi présents sur les murs de la ville que ceux de Poutine, joue à fond la carte de l’islam, mais veut avant tout effacer toute trace du passé. Plus un mot sur la déportation de ce peuple imposée par Staline après la Seconde Guerre mondiale.
Les Tchétchènes ne sont retournés dans leurs montagnes que dans les années 60. Les combattants qui affrontèrent les Russes depuis 1991 sont des traîtres enterrés dans des charniers anonymes. C'est une mémoire murmurée et enfouie que traque Manon Loizeau dans ce documentaire bouleversant. «La peur est peut-être encore plus forte que pendant la guerre», confie une femme parlant en ombre chinoise pour ne pas être identifiée. Des milliers de personnes avaient alors disparu, raflées dans la rue, arrêtées chez elles.
Ces disparations continuent. Les femmes du comité des mères de Tchétchénie témoignent à visage découvert, car elles n’ont plus rien à perdre, brandissant devant la caméra la photo d’un fils ou d’un mari évanoui dans le néant. La Tchétchénie est un étrange pays où quand une famille cherchant l’un des siens apprend qu’il est emprisonné, elle remercie Allah car au moins il est vivant.
Ces douleurs hantent toujours la Tchétchénie, mais chacun doit, pour survivre, jouer le jeu du pouvoir avec ses grandes manifestations où jeunes et moins jeunes portant des tee-shirts ornés de portraits de Poutine et de Kadyrov applaudissent les interminables discours du dictateur local, célébrant les réalisations grandioses de son régime et l’indéfectible amitié avec la Russie.
Chape. Le kitsch de ces images contraste avec celle des interviews filmées en rusant ou en se cachant pour raconter la réalité au quotidien d'un régime féroce qui s'arroge ouvertement le droit de torturer et d'éliminer ceux qui le gênent, y compris avec de fausses accusations, comme Ruslan Kutaev, politicien respecté, accusé de détention d'héroïne.
Manon Loizeau rend hommage à tous ces Tchétchènes qui ont pris d’énormes risques pour que soit brisée la chape de silence sur une tragédie qui continue même si la guerre est finie.
«Tchétchénie, une guerre sans traces», documentaire de Manon Loizeau, mardi à 20 h 30 sur Arte.




