Dans la tête de Vladimir Poutine de Michel Eltchaninoff, Acte Sud, 172 pp., 18 €
Jamais, depuis Staline, un dirigeant russe n'a concentré autant de pouvoirs. Khrouchtchev comme Brejnev et autres numéros 1 soviétiques étaient obligés de composer avec des groupes au sein du Politburo. Pas Vladimir Poutine. Fort de la légitimité d'un suffrage universel sous contrôle et d'une «verticale du pouvoir» bien rodée, il est le seul vrai maître du Kremlin, gérant personnellement les sujets les plus sensibles comme la guerre en Ukraine. D'où l'importance de comprendre ce qui nourrit son action et «d'être dans sa tête». L'essai de Michel Eltchaninoff, agrégé de philosophie, rédacteur en chef adjoint de Philosophie Magazine et spécialiste de Dostoïevski, est à cet égard essentiel.
L'ancien officier du KGB est certes avant tout un pragmatique. Au début de sa présidence, en 2000, il posait en libéral tout en réaffirmant sa volonté de restaurer la puissance et le prestige de l'Etat. Peu à peu, il a tombé le masque, affichant ses conceptions autocratiques du pouvoir et un conservatisme assumé mêlant à un antimarxisme virulent le culte de l'héritage soviétique et la revendication d'un destin impérial du pays sur fond de sacralité russe. S'il n'est pas idéologue, le Président a une vision du monde cohérente. Il a été très influencé notamment par la lecture d'Ivan Iline, philosophe de l'émigration russe blanche installé en Allemagne avant de partir pour la Suisse, où il mourut en 1950. Il fut solennellement réinhumé en 2005 dans un monastère en plein cœur de Moscou. Ce penseur ultraconservateur et chrétien critiquait le nazisme pour son caractère antireligieux, mais soutenait Franco et Salazar et légitimait la violence de l'Etat. Beaucoup des thèmes prônés par Poutine se retrouvent dans ses œuvres. «Le rôle du guide de la nation dans une démocratie, l'importance d'être conservateur, le souci d'ancrer la morale dans la religion, la mission historique du peuple russe face à l'hostilité millénaire de l'Occident», relève Michel Eltchaninoff, soulignant que le maître du Kremlin, dans sa vision du futur du pays, refuse aussi bien le retour à l'URSS, jugé impossible, que l'idéalisation de la Russie d'avant 1917 ou l'ultralibéralisme occidental.
D'où son intérêt aussi pour les penseurs du courant «eurasiatique» qui, à la différence des slavophiles, intègrent dans la grandeur russe l'Asie centrale, les peuples turcophones et même l'islam. Alexandre Douguine en est aujourd'hui l'un des représentants, notamment dans les médias, même s'il ne faut pas exagérer son influence sur Poutine. Ce patchwork idéologique n'en fait pas moins du président russe une référence pour toutes les extrêmes droites nationalistes et homophobes européennes. «La mobilisation conservatrice initiée et dirigée par le Kremlin n'a plus de frontières, écrit Michel Eltchaninoff. L'URSS n'était pas un pays mais un concept. Avec Poutine, la Russie est à nouveau le nom d'une idée.»




