Il est impossible pour un étranger de passage à Riga d'échapper à la visite du Musée de l'occupation de la Lettonie. C'est là qu'il apprend que l'arrivée des troupes soviétiques en 1940 dans ce petit pays, créé à la fin de la Première Guerre mondiale, et leur retour en 1944-45 (après un intermède d'occupation nazie) se sont soldés par la déportation de dizaines de milliers de personnes. Moscou avait «décidé de remplacer cette population par des migrants essentiellement russes venus de toute l'Union soviétique». Les Lettons, qui représentaient 75% des habitants en 1935, ont «bien failli devenir une minorité dans leur propre pays, où ils n'étaient plus que 52% en 1989».
«Aventurisme». Par ailleurs, le musée rappelle qu'en 1945, la Lettonie a demandé auprès de Moscou son admission au sein de l'URSS à l'issue d'élections bidon. Celle-ci a bien sûr accepté dans la foulée. On comprend mieux pourquoi l'annexion éclair de la Crimée par la Russie en mars 2014 a suscité l'inquiétude dans ce pays de 2 millions d'habitants, devenu il y a dix ans membre de l'Union européenne. La Lettonie, qui assure depuis janvier la présidence de l'UE pour six mois, essaie de garder la tête froide face au conflit russo-ukrainien. On n'y affirme pas, contrairement à la présidente lituanienne, Dalia Grybauskaite, que la Russie est pratiquement en guerre contre l'Europe ou que le pays de Poutine est un Etat terroriste - le ministre de la Défense lituanien a même publié un Manuel de survie en cas d'invasionen janvier et le gouvernement y a rétabli la conscription fin février.
En Lettonie, on se contente de parler de «risques accrus» pour la sécurité et de renforcer l'armée, le parent pauvre d'un Etat qui sort à peine d'une cure d'austérité prolongée. «Nous sommes très inquiets des évolutions en Russie depuis des années,explique Janis Sarts, secrétaire d'Etat letton à la Défense. Mais nous ne voyons pas les événements en Ukraine comme un phénomène indépendant. La nouvelle approche russe vis-à-vis de l'Occident a commencé en 2008 avec l'intervention en Géorgie.» Et, poursuit le responsable, «nous avons deux choses à faire : nous unir au sein de l'UE en conservant les sanctions et nous assurer que la Russie comprend que toute sorte d'aventurisme vis-à-vis de quelque pays que ce soit de l'Union européenne aura de très lourdes conséquences».
Coupes. Dans le contexte actuel, Riga a fini - comme ses voisins estonien et lituanien - par prendre en compte les critiques de Washington et de l'Otan sur la faiblesse de son budget militaire. Il a été l'une des premières victimes des coupes budgétaires qui ont suivi la crise de 2008 et représente actuellement 0,9% du PIB letton. Il devait être porté à 2% en 2020, selon une loi adoptée par le Parlement, mais «cela sera fait dès 2018»,affirme Janis Sarts. Le nombre de militaires de l'armée professionnelle passera de 5 000 à 7 000, tandis que le corps des volontaires, sorte de garde nationale à l'américaine, actuellement composé de 8 000 hommes, sera lui aussi renforcé. L'augmentation du budget concernera en priorité l'équipement (en premier lieu de l'aviation), ainsi que le renseignement, la surveillance et les opérations spéciales.
Sirènes. En fait, nul ne croit à une guerre classique, mais plutôt à une sorte de confrontation hybride, faite de pressions diverses et de manœuvres de déstabilisation. La présence d'une forte minorité russophone (32% des habitants) laisse craindre le pire au reste de la population lettone, loin d'être immunisée contre les sirènes nationalistes. La loyauté des minorités est d'ailleurs sans cesse questionnée. «On nous regarde souvent comme des agents du Kremlin», déplore Elizabeta Krivcova, la porte-parole du Congrès des non-citoyens, une association qui se bat pour la naturalisation des 300 000 Russes laissés sans nationalité au lendemain de l'indépendance, il y a vingt-cinq ans. «Les Russes d'ici sont très heureux de vivre dans un pays développé, mais ils pensent que la politique officielle, qui les force à passer un examen pour être naturalisés, même quand ils sont nés dans le pays, est injuste à leur égard», dit-elle. La juriste de 36 ans pense avoir trouvé un allié en Washington, qui pousse Riga à dialoguer avec ses minorités pour ne pas prêter le flanc aux manœuvres de Moscou. Ce discours, qui est aussi celui de l'Otan, a trouvé un écho favorable auprès du ministère de la Défense letton. «Nous devons renforcer l'inclusion sociale, continuer le dialogue avec les minorités et empêcher les médias russes d'exercer une influence sur la population», dit Janis Sarts.
Les russophones, qui représentent souvent la majorité des habitants dans les grandes villes, dont Riga (où le maire est un Russe naturalisé, membre du parti russe Concorde, arrivé en tête aux législatives mais écarté du pouvoir au niveau national par une coalition de partis lettons), écoutent et regardent ces médias de Moscou contrôlés par le pouvoir russe, qui forgent l'opinion à long terme. «Notre Congrès des non-citoyens s'est rapproché d'Alexeï Navalny [le numéro 1 de l'opposition russe, ndlr] qui, comme nous, se bat contre l'ostracisme politique», raconte Elizabeta Krivcova. «Mais nos membres étaient furieux», dit-elle, parce que «même s'ils ne veulent pas vivre en Russie, les russophones comprennent les ambitions impériales de Moscou, car ils sont élevés dans le mythe de la Russie qui va sauver le monde».
Malgré cette volonté de battre en brèche la propagande du Kremlin, le gouvernement n’a pas réussi à mettre sur pied une chaîne télé en langue russe, ni localement ni en coopération avec ses deux autres voisins baltes. Il est difficile de dire si c’est par manque de financement ou parce que la politique linguistique se limite à la promotion du letton. Pour l’instant, la Russie, elle, se contente de quelques gestes d’humeur en blacklistant des officiels lettons ou en ne permettant pas aux artistes russes de se produire comme chaque été au festival de musique de Jurmala. L’heure est ainsi au repli sur soi. Cependant, les officiels lettons ne cessent de répéter qu’il n’y a pas de tensions et qu’il n’y en aura pas si Moscou ne déstabilise pas le pays de l’extérieur. Les membres des deux communautés essaient de ne plus parler des sujets qui fâchent, mais la peur des provocations est partout. Prochaine date marquée d’un feu clignotant : le défilé annuel du 16 mars des anciens de la légion lettone de la Waffen-SS, considérés par les nationalistes lettons, malgré leurs crimes, comme des combattants pour l’indépendance du pays.




