Aucun des territoires gagnés par l'Etat islamique ne l'a été aux dépens du régime. Aucun des territoires reconquis par l'armée de Bachar ne l'a été aux dépens de l'organisation d'Al-Baghdadi. «C'est une fausse alternative que celle entre le régime et Daech», répète-t-on à l'Elysée comme au quai d'Orsay, alors que la récente visite à Damas de quatre élus français a lancé un débat sur la nécessité de renouer des contacts avec Damas. A droite comme à gauche, certains soulignent que, pendant la Seconde Guerre mondiale, «face à Hitler, on avait choisi de s'allier avec Staline». Les Etats-Unis, dont l'aviation mène des frappes contre l'EI avec l'accord implicite de Damas, font en partie ce choix. «Bachar [al-Assad] a perdu tout semblant de légitimité mais nous n'avons pas de priorité plus haute que de perturber et défaire Daech», explique le secrétaire d'Etat John Kerry. Mais Paris reste ferme sur sa ligne, récusant toute «opposition entre morale et raison».
C'est aussi parce que le régime alimente et profite de l'extrémisme de l'EI que toute coopération serait vaine. «Bachar al-Assad, qui a contribué à la mort de plus de 200 000 personnes ne peut en aucun cas être l'avenir de son peuple», répète Laurent Fabius, rappelant la position défendue de longue date à Paris. Nicolas Sarkozy, après avoir considéré au début de son quinquennat Al-Assad comme un possible réformateur, a fait volte-face dès juin 2011, estimant que les heures du régime étaient comptées face à l'ampleur de la révolte des Syriens.
«Chaos». Depuis, la France garde ce cap malgré les critiques épinglant sa «politique de la posture». Elle a été la première, avec la Turquie, à reconnaître comme «seul représentant légitime du peuple syrien» la coalition nationale syrienne, aujourd'hui présidée par Khaled Khodja, regroupement hétéroclite dominé par les Frères musulmans. Et était même prête à participer, seule aux côtés des Américains, à des frappes contre le régime après que celui-ci, en août 2013, a fait usage d'armes chimiques. Au dernier moment, Barack Obama avait fait marche arrière.
La France était aussi la plus ferme à exiger le départ de Bachar al-Assad, un dirigeant «qui ne devrait pas avoir sa place sur Terre», selon les mots de Laurent Fabius. «Faire le pari de Bachar c'est parier sur le chaos car il ne peut pas gagner militairement et politiquement il ne peut pas rassembler le pays», explique un haut diplomate français. Mais alors qu'au début Paris posait comme préalable le départ du dictateur, la France admet désormais, à l'instar de ses partenaires et de l'opposition syrienne elle-même que cela ne se fera qu'à l'aboutissement des négociations.
«La solution que poursuit la France avec une constance méritoire est de miser sur l'opposition démocratique afin de créer un rapport de force», note Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences-Po. Mais dans la négociation, il faudra, d'une manière ou d'une autre, associer certains éléments du régime pas trop impliqués dans les carnages, comme le reconnaissent des diplomates.
Pyromane. Pour le moment, l'impasse reste totale après l'échec des pourparlers politiques de Genève en 2014. Les efforts de trêve locale, notamment à Alep, que tente de négocier l'émissaire de l'ONU Staffan de Mistura pour aider à résoudre la crise humanitaire ont fait long feu. Le conflit se durcit et prend une dimension régionale toujours plus importante. L'Iran et la Russie soutiennent le régime avec du matériel militaire, auquel Téhéran adjoint en plus des combattants. Même s'ils ont chacun leur propre agenda, le Qatar, l'Arabie Saoudite et la Turquie ont pris fait et cause pour la rébellion et l'ont armée, quitte à fermer les yeux sur les trafics et l'afflux de jihadistes - y compris ceux de l'Etat islamique. Sans compter les milliers de réfugiés qui déstabilisent les pays voisins.
D’où l’urgence d’une solution négociée quand il devient de plus en plus évident qu’aucun camp ne puisse l’emporter sur le terrain. D’aucuns espèrent en une possible médiation de l’Iran s’il y a accord sur le programme nucléaire mais ce serait miser sur un pompier pyromane. Ou de Moscou. Mais la rencontre parrainée par le Kremlin entre le régime et quelques opposants en février a été un échec.




