En uniforme couleur sable, les soldats tchadiens attendent impatiemment les dividendes de leur intervention au Nigeria, «qui est train d'éteindre, et bien plus vite que nous le pensions, la menace Boko Haram dans la région», confiait en début de semaine une source militaire française. «Ici, la guerre est un moteur de l'équilibre d'un pouvoir clanique fondé sur l'ethnie du président [zaghawa, ndlr], car la guerre, c'est aussi une rente, des marchés de matériels, prébendes, des achats des consciences, des loyautés d'opposants…» explique Dobian Assingar, économiste bombardé membre du Collège de contrôle et de surveillance des ressources pétrolières, alors que le pays est pris par la chute du cours du brut.
Dribble. Cet opposant au président tchadien, Idriss Déby, qui dit n'avoir «plus peur», a pourtant été emprisonné et molesté par les nervis du pouvoir. Selon lui, l'opération conduite au Nigeria pour éradiquer Boko Haram aura un coût car, ici, «tout se monnaye. Déjà on parle de 900 millions de dollars [environ 835 millions d'euros, ndlr]. Quel deal aurait été conclu avec Jonathan [l'ex-président nigérian] maintenant qu'un nouveau pouvoir a été élu à Abuja ? Cette somme est évidemment invérifiable». Et de poursuivre : «Idriss Déby, c'est d'abord une intelligence aiguë qui dribble toutes les instances internationales, y compris ses propres partenaires français», estime l'ancien président de la Ligue tchadienne des droits de l'homme, l'un des rares à oser s'exprimer sans exiger en retour l'anonymat dans un pays où le «off» est la règle dès qu'il s'agit d'évoquer le «politico-militaire».
Et cette armée tchadienne, souvent mythifiée par certains officiers français, que vaut-elle ? Oser la contester, même pour un général en retraite, peut provoquer «de sérieux ennuis» dans ce pays où un général du premier cercle est tombé soudainement en disgrâce, fin mars. Que dit donc ce général à la retraite ? «Aujourd'hui, Déby n'a pas d'armée nationale comme on l'entend en Europe. Il a des parasoldats, mais pas plus de 1 000 types extrêmement dévoués qui mourront pour lui. Mais si Déby était amené à disparaître brutalement, le pays pourrait basculer dans une sorte de Somalie, car chaque clan va prendre les armes pour se servir sur la bête et se venger des humiliations subies», imagine déjà cet homme qui a servi le président tchadien. Les Français ne sont pas impliqués militairement dans la lutte contre Boko Haram, mais mettent, disent-ils, de «l'huile dans les rouages» de la coopération interrégionale. Une source militaire française reconnaît que «c'est un peu désorganisé côté tchadien sur le théâtre des opérations. Mais ça fonctionne car ce sont des types courageux, bien équipés [avec des fusils d'assaut israéliens], et qui n'ont pas peur de mourir au combat».
«Killtox». Mais qu'en est-il concrètement ? Le service de communication des armées du Tchad a guidé un troupeau de journalistes sur le terrain. Un véritable transport scolaire vers le Nigeria, en hélico de fabrication russe piloté par des «contractors» russes, pour les parquer dans un enclos où bivouaquent sous un ciel laiteux - et par 44°C à l'ombre - les troupes mixtes tchado-nigériennes qui ont pris Malam Fatori la semaine dernière, une localité nigériane parmi les fiefs de Boko Haram, située à 8 km de la frontière du Niger. Visite au pas de course de Malam Fatori, car l'ennemi serait posté à 7 kilomètres au sud : rues désertes, inscriptions à la craie signées de la secte islamiste sur des portes métalliques qui grincent au vent, tôles ondulées qui battent, un 4×4 Toyota sans roues, des murs calcinés, un puits encore en activité qui crache son eau par un gros tube coud, et huit habitants qui sont «revenus». Ici a eu lieu, les 2 et 3 avril, une bataille avec carnage dont on ne verra rien.
De 100 «assaillants neutralisés», le bilan passera au double de victimes dans la journée : le colonel Tomba, du bataillon nigérien, évoque, lui, «200 tués et plus». Il sera le seul militaire à livrer des informations sur les combats : «Des jeunes, très jeunes, parfois moins de 15 ans, mais tous armés, c'est ce qui nous a surpris.» Un opérateur tchadien filme, comme dans un reportage d'actualité, des hommes en chèche assis en tailleur sous un manguier. Les quelques preuves a posteriori de la bataille sont alignées sur une bâche agricole, soit une vingtaine de kalachnikovs, dont certaines sans culasse, issues de stocks de l'armée fédérale du Nigeria ; un fusil de chasse, une mitrailleuse et un fusil d'assaut belges ; des centaines de munitions 12,7 mm de fabrication française, dont certaines en vrac dans un carton marqué «Killtox, insect killer».
Plus loin, les vitres étoilées de deux véhicules blindés japonais, dont les forces du Tchad sont équipées, témoignent d'une embuscade qui a coûté la vie à 10 militaires tchadiens lors de la prise de la ville. La question des prisonniers semble ici incongrue. «Un seul, à ma connaissance, dira le chef d'état-major nigérien, Seyni Garba. Son homologue tchadien, le général Brahim Seid, répond, de son côté, avec l'œil clos du saurien et sur un ton ennuyé : «A la guerre comme à la guerre. Notre mission, c'était de les nettoyer. C'est fait.»
«Chat et souris». Le chef du service de presse, un colonel tchadien théâtral et bavard jusqu'à l'épuisement, mais qui ne sait rien de rien, claque des mains et indique qu'il n'y aura plus de questions. La télévision d'Etat déroule chaque jour son bandeau défilant sur les pertes et les victimes. «Les communiqués sont irréels et impossibles à vérifier», souligne Saleh Kebzabo, 68 ans, député et leader de l'opposition au sein de l'Union nationale pour la démocratie et le renouveau (UNDR). «Le budget militaire est fictif. Pas de discussion possible à l'Assemblée, renchérit-il. On parle d'une intervention au Nigeria qui aurait été négociée en accord avec l'ancien pouvoir. Pourquoi pas. Mais que cette somme revienne alors au Trésor public. Or, c'est totalement informel. On ne sait pas si c'est le cas, ni quelles seraient les sommes promises. Ou déjà versées…» poursuit Kebzabo. Ce dernier avait posé la question des coûts «réels» de l'intervention au Mali au Président. Il lui fut répondu : «Quand la maison du voisin brûle, on ne demande pas combien ça va coûter, on intervient pour éteindre l'incendie.»
Saleh Kebzabo dresse le tableau suivant : «Il y a des armées mais pas d'armée nationale. Depuis que Déby est au pouvoir, il s'est refusé à la réformer. De sorte qu'aujourd'hui, il y a une bande de combattants suréquipés originaires de son clan et de sa région autour de lui.» Pour le député : «Déby joue avec Le Drian [le ministre français de la Défense] à qui sera le meilleur ami de l'autre. Et c'est quand même très fâcheux pour la France.» Pour une source locale, «Le Drian se fait totalement avoir par Déby, qui joue avec lui comme un chat avec une souris».
Pyramide des grades. En l'absence de statistiques précises, il est quasiment impossible de donner un chiffre exact des hommes qui composent l'Armée nationale tchadienne. Le général Mahamat Garfa, à la tête de la Coordination nationale de démobilisation et de réintégration des militaires depuis 2010, ancien chef d'état-major puis ministre des Mines, explique : «Notre objectif, c'est de maîtriser les effectifs de notre armée. Aujourd'hui, on finit de démobiliser 5 000 hommes. Entre 1992 et 1997, 27 000 ont été rendus à la vie civile. Mais, dans le même temps, les effectifs ont aussi grossi puisqu'il a fallu réintégrer les rebelles.» Il parle en connaissance de cause pour avoir été à la tête d'une rébellion afin de chasser Idriss Déby du pouvoir au milieu des années 90. «C'est du passé. On ne l'évoque même plus entre nous», sourit-il, un peu embarrassé.
A combien estime-t-il les effectifs réels ou supposés ? «Je ne le sais pas exactement. Mais certainement un peu en dessous de 50 000 hommes, après un pic dans les années 2006 [une fourchette entre 60 000 et 80 000 était fréquemment avancée]. Pour être franc, je ne sais pas si on recrute encore aujourd'hui…» Garfa donne toutefois une indication sur cette république de généraux et «cette pyramide des grades inversés», comme le note la chercheuse Marielle Debos (1) : «La proportion de sous-officiers et officiers à déflater [démobiliser] est effectivement plus importante que les hommes du rang.»
«Verrou sécuritaire». Selon un général d'active rencontré clandestinement, «les généraux gonflent les effectifs ou ne rayent pas les morts, les disparus et les déserteurs des listes pour toucher les mêmes dotations et soldes qu'ils sont chargés ensuite de répartir. De fait, les statistiques solides sont impossibles». Et cet homme extrêmement posé de poursuivre son réquisitoire : «Les postes sont politiques ou ethniques, ne reposent pas sur un jugement de valeur. Cela ne remet pas en cause la vaillance de la troupe.» Toujours selon ce général d'active - qui a gravi tous les échelons -, «si on avait une armée organisée, on ne serait pas inquiets pour l'avenir. Mais c'est une armée fractionnée, qui, quand elle n'aura plus Déby à sa tête, va éclater.»
Ce général se montre extrêmement sévère sur ce qu'il appelle «la coresponsabilité» des Français «qui, au nom du verrou sécuritaire», fermeraient les yeux sur «la situation réelle du pays». Et d'en terminer : «Si les Français se montrent si élogieux, c'est qu'ils ont aussi formé une partie des cadres actuels. Ils ne vont pas se dédire, même si je côtoie des cadres analphabètes et diplômés… qui ne savent pas lire une carte d'état-major.»
Libération a rencontré un colonel formé en France de retour de la zone camerounaise «avec 800 hommes» sous ses ordres. L'homme de près de 50 ans a été noté ainsi par les Français à l'issue de sa formation à l'Ecole de guerre, promotion 2011-2012 : «Officier intelligent avec un sens du pouvoir.» Il a été «envoyé» en France sur «recommandation» de Déby, et bat en brèche les arguments avancés plus haut : «D'abord, les nominations sont souvent politiques, et, en France, on est bien placé pour le savoir», ironise-t-il. Pour ce colonel, «les postes clés» ne seraient «pas tous tenus» par des proches du chef de l'Etat. Et de dérouler un discours sur la glorieuse armée tchadienne dans son rôle «de force de libération mais certainement pas d'occupation».
A écouter Garondé Djarma, 77 ans, un homme impliqué dans les rébellions des années 60 et 70, «il n'y a jamais eu une armée nationale, c'est un mythe complet. A chaque fois, ce fut une armée issue d'un groupe ethnique et imbriquée dans un clan. Donc il n'y a pas de solution et, au fond, c'est presque un moindre mal que Déby se maintienne, car il n'y a personne de sérieux en face de lui».
Et de conclure : «Le problème, ce sont tous ces gens qui se réfugient dans la religion et en appellent à Dieu. Mais que vient faire Dieu là-dedans ? C'est très mauvais signe quand, dans un pays, on en appelle au Tout-Puissant.»
(1) Auteure de l'excellent «le Métier des armes au Tchad», éd. Karthala.




