Menu
Libération
Interview

«Hillary Clinton veut incarner à la fois le président viril et empathique»

Alors que l'annonce de la candidature à la présidentielle d'Hillary Clinton est imminente, l’historien Thomas Snégaroff explique que ses années comme secrétaire d’Etat lui ont conféré les galons incontournables de «commander in chief» .

Le président américain Barack Obama et sa secrétaire d'Etat de l'époque Hillary Clinton, le 28 novembre 2012 à la Maison Blanche (Photo Jewel Samad. AFP)
Publié le 12/04/2015 à 18h11

Agrégé d'histoire et spécialiste des Etats-Unis, Thomas Snégaroff a écrit l'Amérique dans la peau  : quand les présidents font corps avec la nation (1) et il vient de publier Bill et Hillary Clinton, un mariage d'amour et de pouvoir (2).

Hillary Clinton est la première femme qui pourrait devenir présidente des Etats-Unis. Est-ce un tournant ?

Il y avait déjà eu, notamment en 1972, des femmes en lice mais il s’agissait de candidatures marginales. Hillary Clinton avait été dans la course en 2008 pour la primaire démocrate. Mais le fait qu’elle puisse cette fois devenir la première présidente femme des Etats-Unis change tout. Dans l’imaginaire américain, le président est avant tout le commander in chief, celui qui incarne l’unité du pays mais aussi celui qui doit être à même de garantir sa sécurité et de défendre ses valeurs, y compris par les armes.

La mythologie présidentielle américaine s’est construite autour de cette image machiste et virile. Les figures des présidents les plus populaires sont par exemple Abraham Lincoln, avec la guerre de Sécession, ou Theodore Roosevelt au début du XXe siècle qui incarnait une réaction face à une Amérique qui semblait s’assoupir. Ou encore John F. Kennedy qui, dans sa campagne, a joué à fond sur ces thèmes, une Amérique prête à montrer ses muscles et la quête d’une nouvelle frontière. Le président viril, c’est celui qui a l’esprit pionnier, prêt à prendre le risque d’affronter l’inconnu.

Il y a un constant effet de balancier  : indépendamment même de leur appartenance partisane, après des présidents plus ronds, plus féminins, les électeurs tendent à préférer des personnalités plus fortes. Hillary Clinton a une image de femme dure et déterminée à même d’affronter les défis auxquels doivent faire face les Etats-Unis. C’est sa grande chance par rapport à 2008.

Quelles leçons a-t-elle tirées de son échec d’alors  ?

Elle veut incarner à la fois le président viril et le président empathique. Ces deux valeurs ne sont pas antinomiques, comme l’avait en son temps montré Ronald Reagan aussi déterminé face à «l’empire du mal» que capable de pleurer en public lors de l’explosion de la fusée Challenger. En 2008, Hillary Clinton s’était refusée à jouer la dimension féministe alors que les Etats-Unis étaient engagés dans deux guerres en Irak et en Afghanistan. Barack Obama, lui, avait su mettre en avant son identité misant sur la carte raciale comme sur celle de la jeunesse. Elle a compris la leçon.

Lorsqu’elle avait alors concédé sa défaite face à Obama, elle avait évoqué le plafond de verre qui l’a bloquée en tant que femme, tout en clamant que les suffrages obtenus étaient autant d’éclat dans ce plafond de verre et que ce serait plus facile la prochaine fois. Elle s’était positionnée pour l’avenir en ­acceptant d’être le secrétaire d’Etat d’Obama, un poste de second commander in chief. Elle a arrêté après le premier mandat et aussitôt publié ses mémoires. Elle est donc parée pour le côté viril, d’autant qu’elle représente ce qu’il y a de plus proche de l’image traditionnelle d’un président américain. Elle peut maintenant mettre en avant des valeurs plus féminines.

Elle n’est pas très populaire. Pourquoi  ?

Hillary Clinton –  et c’est l’un de ses grands points faibles  – a toujours beaucoup clivé. En 2008, 46% des Américains interrogés disaient qu’ils ne voteraient jamais pour elle quels que soient son programme et son adversaire républicain. D’où la nécessité dans cette prochaine campagne, comme pour Obama à l’époque, d’élargir le corps électoral en incitant à voter des femmes qui ne l’ont jamais fait, des jeunes, etc. Parmi les électeurs traditionnels, y compris démocrates, elle a, avec son mari Bill, l’image de politiciens de métier et par là même magouilleurs. D’où l’émotion suscitée par l’affaire des mails envoyés depuis son compte personnel alors qu’elle était secrétaire d’Etat. Le sous-texte était  : elle a des choses à nous cacher.

Son deuxième handicap est le fait que l’on sache tout d’elle en raison de sa longévité politique. Son histoire personnelle comme sa carrière et son corpus idéologique sont connus de tous. On n’a plus rien à apprendre, alors même que le story­telling joue un rôle clé dans l’affirmation, comme l’avait montré Barack Obama, et que les électeurs attendent un nouveau cap et une nouvelle vision. Côté républicain, Jeb Bush a d’ailleurs exactement le même problème avec en plus un nom qui, pour beaucoup, est un repoussoir.

Quels sont ses atouts  ?

Son nom en est un. Bill Clinton est le président vivant préféré des Américains, et il reste le symbole d’un âge d’or dans les années 90, quand l’Amérique n’avait pas de rival sur la scène internationale et qu’elle baignait dans la prospérité. Dans un pays hanté par la crainte du déclin et déçue par Obama malgré son bon bilan économique et social, revenir à un nom et à une figure connue rassure. Son âge, en cela, est loin d’être un handicap.

Son autre grand point fort est l'ampleur des moyens dont elle dispose pour sa campagne, d'autant qu'elle n'a pas à mener de véritable bataille pour obtenir l'investiture. L'absence d'adversaire sérieux dans la primaire lui permet en outre dès le début de tenir un discours rassembleur, à même de séduire les électeurs indépendants et les indécis, sans avoir d'abord à galvaniser son propre camp en radicalisant son discours. Toute la machine du clan Clinton est derrière elle, mais aussi les donateurs qui avaient soutenu Obama, même si les différences restent. Ce dernier l'a soutenu en disant qu'elle serait une bonne présidente, mais c'est du bout des lèvres. Il y a quelques semaines, il avait lancé une phrase assassine affirmant que les Américains ont «envie de l'odeur d'une voiture neuve».

La grande machine démocrate n’en est pas moins rassemblée. Hillary Clinton assume les grandes réformes menées en interne par son prédécesseur, notamment celle de la santé qu’elle a toujours appuyée, mais elle joue à fond la carte de la restauration de la puissance américaine. Libérale et plutôt à gauche sur les questions sociétales, elle tranche clairement sur Obama en politique extérieure et elle n’avait pas hésité il y a quelques mois à comparer Poutine à Hitler.

(1) Ed. Armand Colin, 290 pp, 2012. (2) Ed. Tallandier, 284 pp, 2014.

Dans la même rubrique