La pluie tombe bruyamment sur le toit de tôle d'une ancienne station-service délabrée où trône désormais un ring entouré de cordes rouges et bleues. «Gauche ! Droite ! Gauche, gauche !» Une jeune femme, le visage enserré d'un protège-tête en cuir, cogne comme si chaque coup de poing avait le pouvoir de la rapprocher de ses rêves de victoire. Face à elle, entre les cordes, George Khosi l'encourage, la pousse dans ses retranchements. Carrure imposante, regard borgne, démarche claudicante, le coach aurait le profil parfait pour incarner le méchant dans un James Bond. Mais son sourire, ouvert sur des dents du bonheur, balaie la crainte qu'il pourrait inspirer. Sous ses airs de dur, l'ours a bon cœur.
Lui aussi a été boxeur professionnel, catégorie poids lourds. Dans une autre vie. Avant qu'il ne reçoive une balle dans la tête et deux autres dans la jambe droite lors d'une agression, en 1997, à Johannesburg. Laissé pour mort, il reste plusieurs jours dans le coma et garde des séquelles irréversibles. Sa carrière est terminée. «J'étais triste et en colère. Je ne voyais plus d'avenir, dit George, 45 ans. Puis j'ai réalisé que la vie ne s'arrêtait pas. Je ne pouvais plus exercer ma passion, alors j'ai décidé de la transmettre.» Il entraîne d'abord des enfants des rues, puis crée un petit club de boxe avec les moyens du bord, quelques dons et du matériel récupéré.
«Energie positive»
Au pied d’immeubles en béton, une clôture de pieux métalliques délimite le club, installé au cœur de Hillbrow. Réputé être l’un des quartiers les plus dangereux de Johannesburg, Hillbrow a pourtant connu son heure de gloire. Dans les années 80, c’était une enclave progressiste et cosmopolite, une des rares «zones grises» où Blancs et Noirs cohabitaient, défiant les lois de l’apartheid. Mais, au début des années 90, les Blancs, les restaurants et les boutiques branchées ont déménagé vers d’autres banlieues. Des campagnards et des immigrants d’autres pays d’Afrique ont afflué vers le centre-ville à la recherche de travail, les prix de l’immobilier se sont effondrés, la criminalité a augmenté.
Surpeuplé, Hillbrow traîne aujourd'hui une sale réputation. Misère, trafic de drogue, violence, prostitution minent le quotidien de ses habitants. Et pour ceux qui y grandissent, l'horizon se borne souvent aux façades grises des logements insalubres et aux trottoirs jonchés de détritus. «Les jeunes qui vivent ici sont en danger à cause de leur environnement. Après l'école, ils s'ennuient, fréquentent des gangs, tombent dans la drogue, dit George, qui a lui-même connu la rue et la prison quand il était adolescent. Souvent, leurs parents les laissent livrés à eux-mêmes.» C'est à l'issue d'un séjour en taule que George s'est mis à boxer. «Ça a changé ma façon de voir les choses, se souvient-il. J'ai trouvé un but, j'ai rompu avec mes mauvaises fréquentations, et j'ai décidé de faire quelque chose de ma vie.» Aux mômes de Hillbrow, il voudrait insuffler une révélation similaire, sans qu'ils aient à passer par la case prison. Il est leur mentor, presque un père pour certains. Protecteur, exigeant, un peu têtu, mais droit. «La boxe permet d'évacuer sa colère, pense l'entraîneur. Elle apprend à la transformer en énergie positive.» Il rappelle que Nelson Mandela lui-même était boxeur dans ses jeunes années. «Sur le ring, l'âge, le rang, la couleur de la peau ou la richesse n'ont plus cours», a écrit le héros de la lutte anti-apartheid dans son autobiographie, Un long chemin vers la liberté.
Se réparer en prenant des coups
Le club de boxe de Hillbrow est, avec les églises qui foisonnent, un des rares refuges du quartier. Une alternative qui permet aux adolescents et jeunes adultes de se défouler plutôt que de traîner dans les rues. Tous les matins, dès 6 heures, la musique house rythme l’entraînement dans la petite salle de gym mal éclairée, équipée d’appareils de musculation grinçants et de sacs de frappe dépareillés. Il fait chaud, l’air est moite, il n’y a pas de ventilateur.
Devant un miroir fêlé, un jeune homme au front perlé de sueur observe les muscles de son abdomen qui se contractent lorsqu'il soulève des haltères, avant de laisser retomber la barre bruyamment sur le sol de béton. Sandile Khumalo, 28 ans, fréquente le club depuis son ouverture, il y a dix ans. Faute de pouvoir payer un loyer, avec quelques autres boxeurs, il passe les nuits dans un dortoir rudimentaire aménagé au sous-sol de la salle de gym. Chacun participe aux corvées de nettoyage, l'alcool est interdit, et la porte ferme à 20 heures. «J'ai fait beaucoup de bêtises avant de rencontrer George. C'est lui qui m'a sorti de la rue, dit Sandile, un peu gêné, avant d'éclater d'un rire nerveux. Sans la boxe, je serais derrière les barreaux. Mais peut-être que, au moins, je serais riche.» Il détourne vite la conversation et montre fièrement les photos de ses combats, encadrées et accrochées sur un mur, aux côtés de portraits de champions locaux et internationaux.
Ici, on parle peu du passé. Des histoires de vie qui commencent dans la misère et s'améliorent rarement. «Il y a d'anciens toxicomanes, d'anciens criminels, des gens de tout le continent, dit Sandile. Mais nous sommes tous des boxeurs, c'est ça qui nous unit.» Parmi les habitués, il y a Sandi et son humour, Siya qui porte sur les flancs les stigmates d'une bagarre au couteau, Yomi le Nigérian qui rêve de devenir entraîneur dans un club de fitness des banlieues huppées, Nathaline l'orpheline ougandaise à la mine renfrognée… Des jeunes aux destins cabossés, qui se réparent en prenant des coups, combattent leurs démons en frappant en retour. De toutes leurs forces. Entre les gangs, le gospel ou la boxe, ils ont opté pour la dernière. La plupart d'entre eux avaient déjà dû apprendre à se battre, contraints par les réalités de la vie. Mais en montant sur le ring, ils ont décidé de trouver dans le combat une motivation nouvelle. «Impossible de faire semblant ici. Tu ne peux pas jouer les caïds parce que tu as de l'argent ou parce que tu as une arme. Le seul moyen d'y arriver, c'est de t'entraîner et de travailler», dit Siya, 28 ans, qui se prépare à un combat important dans quelques semaines. Les boxeurs s'épaulent, se réconcilient avec eux-mêmes, se reconstruisent une famille. Une petite dizaine sont devenus professionnels et espèrent un jour vivre de la boxe. Plusieurs d'entre eux se sont même hissés parmi les meilleurs du pays, pour la plus grande fierté de George.
Rita Mrwebi, 28 ans, qui s'entraîne ici depuis l'âge de 9 ans, a remporté le titre de championne d'Afrique du Sud des poids légers deux années consécutives, en 2012 et 2013. Trapue, les cheveux tressés, la jeune femme a un visage poupin et un sourire d'ange. «Je ne suis pas quelqu'un de violent, mais quand je suis sur le ring, je deviens une personne différente. Je suis déterminée à gagner», dit-elle. Au début, sa mère s'opposait à ce sport, «trop brutal pour une fille». Mais George lui a rendu visite, a vanté les mérites de Rita, et l'a convaincue. «La vie n'est pas facile ici, il n'y a pas de travail, peu d'opportunités, dit la jeune femme, mère d'un garçon de 7 ans. Savoir ce que l'on veut, se fixer des objectifs, c'est une question de survie.» Comme Rita, tous rêvent de médailles et de titres de gloire. Mais, en Afrique du Sud, le sport n'a plus la popularité dont il jouissait auparavant. Les sponsors se font rares et des boxeurs professionnels peuvent passer une année entière sans participer à une compétition. «Mon rêve, ce serait de devenir comme Floyd Mayweather [boxeur américain, champion du monde des poids légers, qui aurait été le sportif le mieux payé au monde en 2014, selon le magazine Forbes, ndlr]. Aux Etats-Unis, il y a de l'argent. Mais, ici, c'est très difficile de gagner sa vie en boxant», regrette Siya, le visage soudain un peu anxieux. Il «pense devoir bientôt chercher un autre travail» et a suivi une formation de charpentier.
Cours gratuits
Des rêves s'éteignent, d'autres naissent. Et une nouvelle génération de boxeurs prend place sur le ring. Après l'école, les enfants du quartier - les plus jeunes ont 7 ou 8 ans - viennent s'entraîner. Les cours sont gratuits, et ils sont plusieurs dizaines de garçons et de filles à fréquenter le club plus ou moins régulièrement. Les apprentis boxeurs commencent par quelques pas de course, flexions et pompes dans la cour. Une poignée de curieux en uniforme scolaire observent le spectacle derrière les grilles. Un signe d'invitation et certains se laissent tenter. «Quand je me bats sur le ring, je dois être fort. Maintenant, je n'ai plus peur, je sais que je peux me défendre», dit Menzi, 10 ans, les mains glissées dans des gants beaucoup trop grands pour lui, pieds nus pour ne pas abîmer ses souliers d'écolier. Frapper, éviter, se protéger : les enfants apprennent les bases de la boxe et rient de bon cœur de leurs maladresses.
«Allez, on s'active !» George vient de se lever du banc de bois sur lequel il s'était posé quelques instants et motive les troupes. Il évalue les gamins : «Certains ont beaucoup de talent. Peut-être que j'en ferai des champions. Mais ce n'est pas uniquement le sport qui est important.» Entre deux uppercuts, il en profite pour leur enseigner la discipline, le respect des autres, et les encourage à trouver leur voie : «Prenez votre vie en main.Allez jusqu'au bout, et voyez où cela vous mène.»




