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Analyse

L’Iran joue des divisions syriennes pour mieux régner

Miné par les dissensions, le régime de Damas a plus que jamais besoin du soutien de Téhéran, qui en profite pour placer ses pions.

Des combattants rebelles dans les abords de la ville de Jisr al-Choughour, le 25 avril 2015. (Photo Ghaith Omran. AFP)
Publié le 14/05/2015 à 20h06

C’est une bataille qui ne se voit pas et dont on ne sait à peu près rien. Si ce n’est qu’elle est interne au régime syrien, se déroule surtout dans les palais de Damas et passe par le contrôle des tout-puissants services secrets. Elle oppose deux clans : celui de Bachar al-Assad à celui de son turbulent frère cadet Maher. Visiblement, les sérieuses défaites enregistrées par les forces loyalistes, qui ont perdu dernièrement deux villes importantes - Idlib avec toute la province du même nom et Jisr al-Choughour, qui ouvre la voie à la région de Lattaquié, vitale pour les autorités syriennes - ont attisé les tensions au sein du pouvoir.

Conséquence de cette guerre interne, elle permet à l'Iran et son allié le Hezbollah libanais de renforcer encore leur influence, non seulement sur le terrain mais aussi au sommet de l'Etat. Ni Bachar al-Assad ni Maher, qui est à la tête de la Garde présidentielle, n'ont aujourd'hui les moyens de se passer de leurs alliés iraniens et libanais. Sans la force Al-Qods, l'unité d'élite des pasdaran (Gardiens de la révolution) chargée d'intervenir sur les théâtres extérieurs, et les milices chiites libanaises, le régime syrien se serait déjà sans doute effondré. D'ailleurs Téhéran ne se prive pas de le faire savoir, en particulier le général Hossein Hamdani, l'un des chefs du corps expéditionnaire iranien, qui déclarait en mai 2014 à l'agence iranienne Fars que «Bachar al-Assad fait la guerre en Syrie comme notre adjoint». Mais ce qui se dessine à présent, c'est une certaine préférence de Téhéran pour le frère du président syrien, même si le régime iranien entend certainement garder deux fers au feu.

«Alaouistan». Maher al-Assad, personnalité caractérielle et jusqu'au-boutiste, a toujours été très lié au Hezbollah - donc à Téhéran. Ce qui se joue, ce n'est ni plus ni moins que la future carte de la Syrie. Selon des informations concordantes, le régime alaouite est désormais acquis - peut-être la décision a-t-elle été déjà prise - à l'idée de renoncer à une grande partie du territoire conquis par la rébellion pour concentrer ses forces sur Damas et les régions alaouites, c'est-à-dire la côte méditerranéenne et la montagne alaouite. On aurait alors un «Alaouistan», dont les frontières seraient celles de la «Syrie utile». «Le tournant, c'est la récente bataille d'Alep que le régime n'a pas réussi à reprendre. Le fait que l'offensive, pourtant préparée de longue date, des forces loyalistes ait échoué a convaincu les dirigeants syriens qu'ils ne pourraient plus jamais reprendre les régions sunnites et qu'il fallait mieux se replier sur le pays alaouite. A quoi bon, se disent-ils, aller mourir pour des villes où nous n'irons jamais vivre. Concentrons nos forces à défendre les terres alaouites plutôt que de risquer de tout perdre», explique une personnalité du milieu sécuritaire, ayant des contacts en Syrie. C'est semble-t-il aussi la ligne de Téhéran, pour qui l'objectif prioritaire est d'avoir un accès à la côte méditerranéenne, de pouvoir approvisionner les milices du Hezbollah et qui sait que ses forces ne pourront jamais s'imposer dans le pays sunnite.

Les Iraniens ont d'autant plus leur mot à dire que la guerre s'avère pour eux d'un coût de plus en plus élevé : une récente commémoration à Téhéran a montré que cinq généraux des pasdaran avaient déjà été tués en Syrie et en Irak. Le Hezbollah paie, lui, un prix encore plus fort : il a perdu environ 600 combattants sur le front syrien, selon les estimations d'experts israéliens qui suivent à la loupe le «parti de Dieu». Cette guerre, la force Al-Qods ne la mène pas seulement par son armée mais à travers des milices qu'elle a organisées sur le modèle iranien des bassidji. Ce sont les forces de la Défense nationale, dont les cadres sont formés en Iran et les membres entraînés par le Hezbollah. Les ont rejoint des milliers de combattants venus des pays comptant des minorités chiites ou les hazaras afghans, qui travaillent en Iran et sont poussés à venir combattre en Syrie.

Mais l'idée de la partition et de la mainmise iranienne n'a certainement pas l'aval de tout le régime syrien. D'où une guerre intestine. Premières victimes, les officiers du premier cercle sécuritaire, qui, bien que sunnites, sont restés fidèles au pouvoir alaouite auquel ils sont liés par les prébendes et le sang versé. Un repli sur le seul territoire alaouite signifie leur fin, au mieux leur marginalisation. D'où leur opposition. Le plus emblématique est Ali Mamlouk, qui vient de perdre toutes ses fonctions et a peut-être été placé en résidence surveillée. Homme de confiance de Bachar al-Assad et, à ce titre, coordinateur des différents services secrets, chef du Bureau de la sécurité du président, ce sunnite de 69 ans était l'une des trois personnes clés du régime. Son éviction a créé un malaise dans les cercles du pouvoir. Aussi a-t-il «ressuscité» le temps d'une photo, publiée mercredi, où on le voit en compagnie de Bachar al-Assad et d'un dirigeant iranien, Alaeddin Boroujerdi, président de la commission sécurité nationale du Parlement. Ce contre-feu sert aussi à montrer que tout va bien entre les grands généraux sunnites du régime et les Iraniens.

Opaque. Avant lui, Rostom Ghazalé, autre figure tutélaire de l'appareil sécuritaire syrien, ancien proconsul au Liban à l'époque de l'occupation syrienne, est mort empoisonné, le 24 avril, dans une clinique privée de Damas. Il y avait été conduit après avoir été torturé par les gros bras d'un autre chef des services secrets. Ce qui réunissait les sunnites Mamlouk et Ghazalé, outre leur appartenance au monde opaque des moukhabarat (services secrets) c'était leur hostilité à la mainmise de l'Iran et du Hezbollah libanais. Ce qui faisait d'eux, en particulier Mamlouk, de possibles interlocuteurs pour les pays occidentaux cherchant à se rapprocher de Damas.

Au-delà, il était l’homme sur qui misaient les différents services occidentaux, notamment français et allemands, lorsqu’ils se rendaient à Damas pour chercher à rétablir un minimum de relations sécuritaires. Il avait aussi reçu un membre de la délégation de parlementaires français venus à Damas. Sa mise à l’écart permet donc à Téhéran de se rapprocher encore un peu plus du cœur du pouvoir.

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