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Décryptage

Syrie: la coalition ou les limites du ciel

Les frappes aériennes ne suffisent pas à stopper l’Etat islamique. Les Occidentaux vont devoir s’appuyer sur les sunnites en Irak et les rebelles en Syrie.

Image tirée d'une vidéo de propagande de l'Etat islamique censément prise sur la route entre Homs et Palmyre. (Photo AP)
Publié le 21/05/2015 à 21h26

La prise de Palmyre, en Syrie, par l’Etat islamique, après celle de Ramadi, en Irak, le 17 mai, montre que les jihadistes restent à même de réaliser de significatives conquêtes territoriales sur ces terrains d’opération.

Comment expliquer les succès de l’Etat islamique ?

L'organisation a su adapter sa stratégie malgré l'intensification des frappes de la coalition. Ils se sont fondus dans la population et sur le terrain, bougent plus discrètement, mais gardent leurs capacités offensives. Surtout, ils profitent de la faiblesse de leurs adversaires. A Ramadi, l'armée irakienne n'a guère été plus efficace qu'à Mossoul un an plus tôt, quand les forces de Bagdad ont pris la fuite sans combattre, abandonnant un énorme matériel donné par les Américains. A Palmyre, l'armée syrienne a évacué la ville après huit jours d'intenses combats. Mais la faiblesse croissante du régime et l'épuisement de ses troupes ne suffisent pas à expliquer cette déroute. Entre cette ville et la vallée de l'Euphrate, région des confins syro-irakiens et fief de l'Etat islamique, il n'y a que du désert, ce qui rend facile des frappes aériennes. «Certains ont feint de croire qu'Al-Assad pourrait être un rempart. Or le régime n'a pas utilisé ses avions ou ses hélicoptères. Au même moment, ceux-ci continuaient à bombarder Alep ou d'autres villes du Nord aux mains de la révolution», remarque Jean-Pierre Filiu, professeur à Science-Po Paris, auteur notamment de Je vous écris d'Alep.

Les Américains, seuls parmi les Occidentaux de la coalition à mener des bombardements en Syrie, n'ont pas été plus efficaces. «Pour Washington, la priorité, c'est l'Irak et l'affrontement contre l'Etat islamique, mais la stratégie de l'administration Obama est très confuse sur la Syrie, ménageant le régime tout en affirmant qu'il faut préparer le départ d'Al-Assad», relève Myriam Benraad, du Ceri-Science-Po, qui vient de publier Irak, la revanche de l'histoire (éd. Vendémiaire).

Quelles ont été les erreurs commises par la coalition ?

Il y a encore trois mois, Barack Obama clamait : «L'Etat islamique est sur la défensive et il va perdre», soulignant la démoralisation de ses combattants. «En réalité, nous n'avons pas de stratégie et nous gérons au jour le jour», a déclaré mercredi l'ex-ministre de la Défense Robert Gates. Les doutes montent à Washington sur la politique suivie jusqu'ici. Depuis l'été 2014 et l'intervention des avions de la coalition en Irak - où la France participe activement -, l'Etat islamique a subi de sérieux revers, comme à Kobané face aux forces kurdes. L'organisation jihadiste a aussi perdu Tikrit, la ville natale de Saddam Hussein, après une vaste opération menée par l'armée irakienne et appuyée par les milices chiites.

La force aérienne, pourtant, n'a été qu'un appui - certes déterminant - à l'action des combattants locaux au sol. Or, pour Obama, il est hors de question d'engager des troupes sur le terrain, même en soutien du gouvernement d'Haïdar al-Abadi. «On ne peut pas combattre l'EI en faisant son jeu. C'est vrai aussi bien en Irak qu'en Syrie. Les bombardements occasionnent des pertes importantes dans la population civile et le recours à la soldatesque des milices chiites qui multiplient les exactions dans les zones sunnites fait le lit de l'organisation jihadiste», souligne Jean-Pierre Filiu.

Que peut faire la coalition ?

Les dirigeants des pays engagés dans la guerre contre l'Etat islamique se réuniront à Paris le 2 juin pour une rencontre avant tout consacrée à l'Irak, «mais il n'est pas impossible que l'on parle de la Syrie», a reconnu Laurent Fabius. Les deux théâtres sont liés mais à propos de la Syrie, les positions divergent. Pour Paris, la priorité reste le départ d'Al-Assad qui, loin de combattre l'EI, l'a souvent utilisé pour ses intérêts. Washington, en revanche, opère avec ses avions en Syrie contre l'EI en coordination indirecte - via le QG de l'armée irakienne - avec le régime.

L'enjeu principal est de renforcer les combattants anti-EI sur le terrain. «En Irak, face au poids croissant de l'Iran et des milices chiites qui lui sont adossées, il est impératif de créer une contrepartie militaire sunnite, notamment en armant les tribus, mais les promesses américaines sont restées lettre morte», souligne Myriam Benraad. Une garantie d'autonomie des régions sunnites irakiennes en échange de leur soutien contre l'EI pourrait être très efficace.

En Syrie, la seule option reste celle du soutien à la rébellion démocratique, malgré ses faiblesses et ses divisions. «Le plus urgent serait d'instaurer une zone d'exclusion aérienne dans le nord de la Syrie, comme le demandent depuis longtemps les révolutionnaires, ce qui leur permettrait de reprendre encore plus l'initiative sur le terrain, aussi bien face à l'EI qu'aux forces du régime», note Jean-Pierre Filiu. Une stratégie qui n'est pas sans risque car dans l'Armée de la conquête -l'alliance de groupes rebelles syriens actuellement la plus efficace - se côtoient des combattants de groupes liés à Al-Qaeda, comme le Front al-Nusra, et des islamistes non jihadistes. Quant au programme d'entraînement de forces rebelles modérées parrainé par Washington en Turquie, il est encore balbutiant.

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