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Libération
Reportage

A Mersin, l’étrange campagne d'Erdogan

Le Président turc multiplie les meetings, s'abstenant de toute référence à l'AKP pour feindre la neutralité, obligatoire. Objectif : une large victoire de son parti aux législatives du 7 juin, qui lui permettrait de modifier la Constitution.

Recep Tayyip Erdogan brandit le coran lors d'un meeting le 26 mai 2015 à Hakkari, dans l'Est de la Turquie. Le Président arpente le pays en vue des législatives de juin. (Photo STR. AFP)
ParMarc Semo
Envoyé spécial à Mersin (Turquie)
Publié le 04/06/2015 à 10h58

«L’homme du peuple», clame une banderole. Une autre, encore plus grandiloquente, salue «le leader du monde». Son visage, moustache rase et regard tourné vers l’avenir, est partout en d’immenses portraits flottant au vent. Les mains se lèvent vers lui, brandissant des drapeaux turcs ou des enfants apeurés par le fracas des ovations. Les haut-parleurs crachent des chansons martiales avec pour refrain toujours ce même nom, «Erdogan», scandé à l’infini par une foule où se mêlent femmes en foulard et d’autres en cheveux, fonctionnaires et commerçants, et paysans venus des villages pour ce meeting au stade de Mersin, le grand port du sud de la Turquie.

Malgré les apparences, Recep Tayyip Erdogan, le leader charismatique de l’AKP, le parti islamo-conservateur au pouvoir depuis 2002, n’est pas candidat. Onze ans Premier ministre, il a été élu en août président au suffrage universel, le premier de l’histoire de la République turque, et il a cédé – sur le papier – la tête de l’exécutif et du parti à son ancien ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoglu. Mieux, la Constitution lui impose une stricte neutralité car il est censé représenter l’ensemble de la Nation dans ce poste aux compétences surtout honorifiques.

Or Erdogan, nettement plus populaire que le chef du gouvernement, joue son va-tout dans les élections législatives du 7 juin où il espère que l'AKP obtiendra la majorité des deux tiers – ou à la rigueur des trois cinquièmes avec référendum – lui permettant de changer la Constitution et d'instaurer la république présidentielle qu'il appelle de ses vœux. Il mouille donc sa chemise, sillonnant le pays et multipliant des meetings qui officiellement ne sont que des rencontres entre le peuple et son président. Il a par exemple inauguré un aéroport, ou encore célébré à Istanbul, le 30 mai, le 562e anniversaire de la conquête de Constantinople.

«Un seul pays, un seul drapeau»

A Mersin, mercredi en fin de journée, il n'y avait même pas de prétexte, mais la mise en scène était très étudiée. Pas un seul sigle ou drapeau du parti, même dans la foule. Pas un seul élu ou candidat de l'AKP à la tribune. C'est le préfet qui l'accueille pour un dialogue avec le peuple. Elu dès le premier tour avec 52% des voix des suffrages , Erdogan se veut plus légitime que les députés et autres élus. Il incarne la Turquie. Mais il reste le tribun populiste au verbe enflammé mêlant les mots de la rue et ceux de la mosquée. «Nous allons bâtir ensemble la nouvelle Turquie», martèle le Président depuis la tribune, saluant en Mersin «une ville pas comme les autres», mosaïque ethnique de Turcs, de Kurdes, d'Arabes, d'Alevis (secte moderniste issue du chiisme) et de Roms. Mais en même temps, il rappelle qu'il ne peut y avoir «qu'un seul pays, un seul drapeau, une seule langue et seul Etat».

Il pourfend le parti de l'étranger et les Occidentaux jaloux des succès de la Turquie. Pas une seule fois dans son discours de plus d'une heure, il prononce le mot AKP, mais pourfend les uns après les autres toutes les autres grandes forces politiques en lice, la gauche qui n'écoute pas le peuple, le parti kurde «émanation des terroristes», l'extrême droite nationaliste qui est «fasciste». Il brandit la menace du chaos et de coalitions hétéroclites, appelant ses partisans «à faire bien attention lors de l'élection».

L'engagement direct du chef de l'Etat dans la campagne suscite l'inquiétude d'experts de l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) et les protestations indignées de l'opposition de gauche comme des nationalistes qui dénonce une violation continuelle de la Constitution. Mais si cette dernière interdit bien l'engagement partisan du président, elle ne prévoit aucune sanction en cas de violation de cette obligation. «J'ai été élu par le peuple, je représente le peuple, et personne ne me fera taire», rétorque Erdogan, rappelant haut et fort qu'il faut un régime présidentiel, «comme dans tous les grands pays», pour éviter les gouvernements de coalition et le chaos.

«Grande apathie»

Mais les grandes foules qui assistent à ses meetings, rameutées et bien encadrées par les activistes du parti, n'ont plus l'enthousiasme des premières années. Même s'il clame à la tribune sa certitude dans la victoire, il sent que quelque chose ne va plus comme avant. «Il y a une grande apathie dans les partis comme parmi les votants et ces élections pourront nous réserver des surprises jusqu'au dernier jour», confiait-il mi-mai à la chaîne de télévision A Haber. Il y a l'exaspération d'une partie croissante de l'opinion face à l'autoritarisme de l'homme fort du pays et sa mégalomanie galopante.

Si depuis l'arrivée au pouvoir de l'AKP, le revenu par tête a triplé, l'économie longtemps très dynamique commence à ralentir, annonçant la fin du «miracle économique» turc. Dans les sondages, l'AKP baisse, crédité de 42% des suffrages, même si ce parti, qui a remporté toutes les élections depuis 2002 en améliorant chaque fois son score, reste de loin la première force politique du pays. Le malaise pourtant est là. Mercredi soir à Mersin, alors que le Président s'époumonait encore au micro, la foule commençait déjà à se disperser. Eux voteront encore pour l'AKP, mais le cœur n'y est plus. Un petit patron du transport routier venu là en famille murmure : «Les affaires sont au point mort, tout le monde attend l'issue du vote mais le plus important est d'éviter l'instabilité.»

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