Chevelure blanche bien soignée, bronzage impeccable, chevalière avec diamant à l'annulaire et grosse toquante de marque au poignet, il porte beau une soixantaine bien sonnée. Il y a encore sept ans, ce grand propriétaire terrien et chef d'une puissante tribu kurde était député et vice-président de l'AKP (Parti de la justice et du développement), le mouvement islamo-conservateur au pouvoir depuis 2002, dont il fut l'un des fondateurs aux côtés de son leader charismatique, Recep Tayyip Erdogan. En ces premiers jours de juin, Dengir Mir Firat arpente les ruelles des périphéries miséreuses de Mersin, grand port du sud de la Turquie de plus d'un million et demi d'habitants, complexe mosaïque ethnique composée de Turcs, Kurdes et Arabes, ainsi que de 150 000 réfugiés syriens enregistrés. Cette fois, il se présente sous les couleurs du HDP (Parti démocratique des peuples), porte-voix de la cause kurde (15 % de la population du pays) et vitrine politique de la rébellion. «Un parti de terroristes» aux yeux du pouvoir.
Rien ne le désarçonne. Ni la langue de bois des vieux militants brandissant des portraits d’Abdullah Ocalan, le chef historique de la guérilla du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) condamné à la prison à vie, ni les envolées verbales des féministes ou des activistes LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) ayant rejoint ce mouvement politique en pleine transformation, qui veut désormais représenter toutes les minorités et toutes les diversités de la société turque.
«Ils ne vont pas me convertir au socialisme, je ne vais pas les convertir au libéralisme. Mais nous nous complétons», explique le vieux notable conservateur qui, écœuré par les continuelles volte-face d'Erdogan sur la question kurde, avait pris peu à peu ses distances. Considéré désormais comme un subversif - «mon téléphone est sur écoute» -, il mène la bataille pour un parti qui a fait de l'égalité entre les sexes l'un de ses drapeaux. Il y a autant de femmes que d'hommes parmi les candidats, un quota rigoureusement respecté y compris en tête de liste. De tels tandems fonctionnent déjà pour les maires. Du jamais-vu en Turquie, mais ça marche.
Œuvres d’art, pétrole et armes
«Nous étions une boule de neige, nous sommes devenus une avalanche», assure la colistière de Firat, Cilem Oz, jeune brune flamboyante, jusqu'ici journaliste vedette à TV10, télévision privée alévie, secte moderniste et hétérodoxe issue du chiisme, dont on évalue les fidèles à quelque 15-20 % de la population, aussi bien des Turcs que des Kurdes.
Interminable alignement en front de mer sur une trentaine de kilomètres d’immeubles modernes aussi miteux dans les quartiers populaires du centre et de l’est que rutilants vers l’ouest, Mersin s’est affirmé comme le deuxième port de Turquie après Istanbul. C’est la principale plaque tournante du transport routier avec le Moyen-Orient comme avec le Caucase. Des myriades de camions arrivent ou partent quotidiennement vers l’Irak et la Syrie, l’Iran et l’Asie centrale, assurant la prospérité commerciale et nourrissant tous les trafics, de l’émigration clandestine à celui des œuvres d’art, du pétrole ou des armes. Une métropole émergente où se jouera en partie les élections législatives du 7 juin.
Premier président turc élu au suffrage universel en août dernier, Erdogan espère obtenir pour son parti une majorité des deux tiers lui permettant de changer la Constitution pour instaurer un régime présidentiel. «Je le connais depuis longtemps : ce qu'il cherche, c'est le pouvoir d'un seul homme, le sien», explique Firat.
Cela dépendra bien sûr du score de l’AKP, qui reste la première force politique du pays - crédité de 40 % à 45 % des intentions de vote - mais surtout de celui… du HDP. Si ce parti dépasse les 10 % des suffrages à l’échelle nationale - seuil minimum pour être représenté au Parlement -, le parti au pouvoir n’aura qu’une majorité étriquée. S’il ne franchit pas l’obstacle, ses voix et les soixante sièges qu’il aurait pu remporter seront répartis entre les gagnants, en premier lieu l’AKP. Or jamais jusqu’ici, le parti kurde n’a atteint ce score de 10% à l’échelle nationale. Il contournait l’obstacle en présentant localement des candidats indépendants.
Lors de la présidentielle d’août 2014, son leader, Selahattin Demirtas, avait recueilli 9,7 % des voix. Le maître d’œuvre de la mutation du parti kurde a donc décidé de tenter le coup de poker aux législatives. Tout se jouera à très peu de voix. D’où son insistance pour convaincre Dengir Mir Firat de sortir de sa retraite et de mettre ses réseaux au service de la cause. Certains militants ont eu du mal à avaler la pilule, mais ce notable recyclé est le mieux à même de séduire cette partie conservatrice et pieuse de la communauté kurde qui vote traditionnellement pour l’AKP.
Mersin, la «vitrine»
Mersin représente un symbole fort pour le parti kurde : c'est sa seule municipalité dans la partie occidentale du pays, loin de ses fiefs du sud-est anatolien, peuplé en majorité de Kurdes, où il contrôle la quasi-totalité des institutions locales. «Nous sommes une vitrine et c'est une lourde responsabilité, car si un parti peut se contenter de slogans, une équipe municipale se doit d'avoir des résultats», explique Yuksel Mutlu. Cette professeur de dessin, militante éprouvée est la co-maire d'Akdeniz, la principale municipalité au centre de l'agglomération. «La réalité ici est très différente de celle de l'Est. Il y a toutes les communautés et cela nous oblige à être inventifs», renchérit son alter ego masculin, Fazil Turk, qui en est à son troisième mandat à la tête de cette municipalité. Il a fallu faire face à l'obstruction de la bureaucratie de l'Etat et à celle de la municipalité du Grand Mersin - l'agglomération - aux mains du MHP, le parti de la droite nationaliste, qui recueille les suffrages d'une bonne partie de la communauté turque, convaincue que les Kurdes veulent faire de ce port le débouché d'un futur Kurdistan indépendant.
S'il n'existe pas de statistiques ethniques - la République turque s'inspire du modèle français -, chacun, Turc, Arabes (en majorité alaouites) et Kurdes - sait qui est qui ou l'imagine. «C'est un mélange sans équivalent en Turquie, à la fois très riche et stimulant, mais potentiellement explosif», dit Ulas Bayraktar, maître de recherche en sciences politiques à l'université de la ville. La nouvelle prospérité de Mersin assure la paix sociale. Mais si un conflit éclate, il peut dégénérer vite.
En témoignent les émeutes qui, en 1999, avaient suivi l’incendie d’un drapeau turc par de jeunes adolescents kurdes. Et le 18 mai dernier, Mersin a frôlé le pire. Il était un peu plus de 9 heures du matin, l’heure où les candidats et les militants se réunissent au siège du HDP, à côté du vieux marché aux poissons, pour organiser la campagne. Un livreur a apporté un gros bouquet de fleurs en l’honneur de Demirtas, qui devait tenir un meeting en ville en fin de journée. Craignant qu’il ne cache un appareil d’enregistrement, les militants de garde le mettent loin dehors sur le balcon. Le bouquet cachait en ralité une bombe. L’explosion ne fait que des dégâts matériels.
«Dans la salle de réunion qui était bondée, la bombe aurait fait un véritable carnage», explique un journaliste de SES, la radio locale. Au même moment, un autre paquet explosif arrivait au siège du HDP de la ville voisine d'Adana et faisait quelques blessés. La piste suivie est celle d'un jeune Turc déjà connu des services de police pour ses liens avec l'Etat islamique. Chacun y va de sa théorie du complot. D'aucuns évoquent une «manip» des services secrets pour créer le chaos et inciter l'opinion apeurée à faire bloc autour du parti au pouvoir.
Amas de bicoques et de rues défoncées
L’AKP semble en tout cas à la peine à Mersin et dans sa région. Les nationalistes boudent Erdogan parce qu’il a ouvert des négociations directes avec la guérilla kurde et son leader emprisonné Abdullah Ocalan pour mettre fin à un conflit qui a fait quelque 40 000 morts depuis 1984. Les Kurdes lui reprochent ses ambiguïtés et d’avoir laissé s’enliser le processus de paix entamé il y a deux ans.
«Nous en avons assez de voir mourir nos jeunes dans la montagne et il faut arriver à la paix. Mais Erdogan n'a tenu aucune de ses promesses, même pas la libération des prisonniers malades», gronde Mahmut Calis, président de l'association des Kurdes originaires de Sirnak, ville de l'extrême Sud-Est, dont bon nombre d'habitants ont, depuis des années, fui la misère et la guerre pour se réfugier vers les métropoles de l'Ouest, dont Mersin.
Ils sont installés dans les banlieues est de la ville, un amas de bicoques misérables bordant des rues défoncées. A chaque grand carrefour, des piliers en béton portent des caméras de surveillance qui donnent l’alerte aux postes de police quand commencent les manifestations «illégales» aussitôt réprimées. Si elles sont très rares depuis l’ouverture des négociations entre l’Etat et la guérilla kurde, elles pourraient reprendre, encore plus dures, si le HDP ne réussissait pas son entrée au Parlement. Et surtout s’il la ratait de très peu, de quelques dixièmes de point. Cette situation nourrirait alors tous les soupçons de fraude. Cela risquerait surtout de compliquer encore un peu plus le processus de paix.
«Je ne crois pas à la sincérité d'Erdogan, explique Dengir Mir Firat, qui n'oublie pas leur dernière discussion en 2008 sur la question kurde. J'évoquais leur droit à recevoir une éducation en kurde, il me répondit sèchement : "les Kurdes n'ont pas d'Etat et donc ils ne peuvent pas avoir de langue."»




