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Libération

Angela Merkel ménage Tsípras

Pour ne pas être tenue responsable de la mort de la zone euro, la chancelière allemande est prête à soutenir le Premier ministre grec. Quitte à aller contre l’avis de l’opinion et de sa famille politique.

ParNathalie Versieux
Correspondante à Berlin
Publié le 22/06/2015 à 20h06

Diabolisée en Grèce comme par une bonne partie des gauches radicales européennes, Angela Merkel est pourtant l’un des meilleurs soutiens d’Aléxis Tsípras dans les derniers rebondissements de la crise de l’euro. Sa position est néanmoins loin d’être confortable. Décidée à conserver la Grèce au sein de la zone euro - davantage pour des raisons géopolitiques qu’économiques - la chancelière doit affronter une opinion de plus en plus ouvertement hostile envers Athènes ainsi que la fronde d’une partie du camp chrétien démocrate (CDU), irrité par les volte-face de leur chef sur le dossier de l’euro et inquiets des répercussions de tels errements sur les électeurs de leurs circonscriptions.

Les derniers sondages pourraient peser lourd sur la position de Berlin. Quelque 51 % des Allemands sont favorables à un «Grexit», selon une enquête d’opinion réalisée entre le 9 et le 11 juin pour le baromètre politique de la chaîne de télévision publique ZDF. Seuls 41 % d’entre eux veulent que la Grèce reste au sein de la zone euro, contre 55 % en début d’année. A peine 28 % des personnes interrogées redoutent un impact important sur l’économie allemande en cas de Grexit, contre 33 % en mars.

Hésitations. Les députés allemands connaissent l'exaspération croissante des lecteurs du quotidien populaire Bild, représentatifs de la base de leur électorat, qui continue de tirer à boulets rouges sur les Grecs et leurs «retraites de luxe», alors que bien des retraités allemands vivent sous le seuil de pauvreté. Lors du dernier vote sur la Grèce au Bundestag, 32 députés du camp conservateur avaient refusé leur soutien à la coalition et une centaine d'autres avaient signé une déclaration faisant part de leurs «réserves personnelles». Même le loyal Wolfgang Schäuble n'approuverait pas la nouvelle ligne conciliante d'Angela Merkel vis-à-vis d'Athènes. Le ministre allemand des Finances a fait les comptes : un Grexit coûterait entre 45 milliards et 80 milliards d'euros à la République fédérale, soit 1 000 euros au maximum par habitant, une somme jugée «supportable en l'état actuel de l'économie» dans les cercles du pouvoir. «Si Merkel veut aider les Grecs, elle devra, pour la première fois, le faire contre la majorité de l'opinion, estime l'hebdomadaire Die Zeit. Et ce n'est pas son point fort.»

La chancelière n'a pas toujours été ce soutien à la Grèce qu'elle semble être devenue au cours des derniers mois. Même les Allemands ont du mal à suivre les changements de position de «Mutti» («maman», comme l'appellent nombre d'Allemands), connue pour ses hésitations et ses volte-face. «C'est un exemple type de ces avancées timides, de ces considérations stratégiques et de ces revirements imprévisibles caractéristiques du style de gouvernement d'Angela Merkel», estime le magazine Der Spiegel.

Lorsque la crise a commencé, il y a cinq ans, la chancelière n'a soutenu que du bout des lèvres, et après des semaines de silence et de réflexions, le premier plan de sauvetage - deux jours avant d'importantes élections régionales en Rhénanie. «Il n'y a pas d'autre choix», assurait alors la chancelière à la télévision, sans convaincre son camp. Aux élections, la CDU a perdu la Rhénanie. Un second plan a suivi, mais Merkel s'est jurée qu'il n'y en aurait pas de troisième. Nouveau retournement de situation à l'automne 2012, après une rencontre entre la chancelière et les dirigeants chinois qui lui ont très clairement fait comprendre qu'une sortie de la Grèce de la zone euro affecterait leur confiance dans la monnaie unique.

«Romance». Désormais, le nouveau mot d'ordre de l'Allemagne est que la Grèce doit rester dans la zone euro. «Angela Merkel ne veut pas rester dans l'histoire comme étant la chancelière responsable de la mort de la zone euro», estime Die Zeit. «La chancelière souhaite que la Grèce reste dans la zone euro, confirme son bras droit ultraconservateur Volker Kauder, mais la Grèce doit renouer avec la réalité.» «Mutti» ne ménage pas sa peine. Toujours disponible pour Tsípras, qu'elle trouve sympathique, la chancelière le plaint pour la situation extrêmement compliquée dans laquelle se trouve le Premier ministre grec alors qu'il est dépourvu de toute expérience gouvernementale. Merkel tente même de l'aider. «Elle veut sauver Tsípras», résume le quotidien conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung, qui va jusqu'à parler de «romance politique». Et d'énumérer les raisons pour lesquelles la chancelière serait prête à risquer sa crédibilité politique dans l'opération.

D’aucuns évoquent un instinct maternel, lié à la différence d’âge. Il y a également un calcul politique, avec l’espoir qu’Aléxis Tsípras, étranger au cercle des oligarques qui ont mené depuis quatre décennies la Grèce à sa ruine, puisse changer son pays avec de véritables réformes de fond… Le ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, s’inquiète, lui, de voir le dossier grec lui échapper. Mais il sait bien qu’Angela Merkel aura besoin de lui pour vendre aux députés allemands un éventuel compromis entre Athènes et ses créanciers.

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