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Christine Lagarde : un second mandat au FMI, vraiment ?

La directrice générale du Fonds monétaire international se déclare candidate à sa succession, alors que son bilan est contesté.

Christine Lagarde, le 4 juin 2015 (Photo Saul Loeb. AFP)
Publié le 25/06/2015 à 17h04, mis à jour le 25/06/2015 à 17h13

Remettre les mains dans le cambouis de la finance mondiale ? Et bien, si le devoir l'appelle, alors why not. A priori, ce n'était pourtant pas le moment le plus idoine pour se déclarer candidate à sa propre succession. Mais lorsqu'on compte parmi les dix femmes les plus puissantes au monde et qu'on dirige une institution telle que le Fonds monétaire international (FMI), il faut parer à toute éventualité… Y compris à l'appel du devoir. C'est, de toute évidence, le message de la patronne du FMI.

Dans un entretien au magazine Challenges paru mercredi, Christine Lagarde se dit donc prête à «considérer» un second mandat si les membres du FMI «souhaitent [qu'elle] continue à servir». Et qu'importe si aujourd'hui elle fait l'actualité en étant montrée comme la plus inflexible, la plus dure dans le bras de fer qui oppose la Grèce aux institutions créancières (Commission européenne, Banque centrale européenne et FMI). Et qu'importe si Lagarde semble prendre le risque de tout faire capoter ou encore si le sparadrap de l'arbitrage dans l'affaire Tapie-Adidas (du temps où elle était ministre de l'Economie) lui colle toujours aux chaussures. Car pour l'instant elle n'est ni blanchie ni accusée. Pour la Cour de justice de la République, elle reste (pour l'instant) en stand-by. 

Un bilan en demi-teinte

Elue en juin 2011 à la tête du FMI, Christine Lagarde était selon les Américains et les Anglais la meilleure personne pour ce poste. Pourtant, c'était loin d'être gagné. Et pour cause, elle devait succéder à son compatriote Dominique Strauss-Kahn, contraint à la démission à la suite du scandale Sofitel, à New York. L'utilité du Fonds a été renforcée depuis l'explosion de la crise des subprimes, dont l'onde de choc qui s'est répandue dans le monde a mis à nu une financiarisation excessive de l'économie. Mais son bilan est en demi-teinte. A peine est-elle installée à Washington qu'elle tire le signal d'alarme, estimant que les banques européennes doivent être recapitalisées au plus vite. Certes, le FMI mettra ainsi le doigt sur une fragilité du système bancaire européen qui, à l'instar des banques américaines, a démultiplié des crédits et autres prêts, notamment au secteur privé, sans trop se soucier de la solvabilité des emprunteurs. L'Espagne, l'Irlande, la Grèce ou encore le Portugal en savent quelque chose.

Pompier en chef de la finance mondial, le FMI participera à la mise au point d’une thérapie qui consiste à transformer des dettes privées en dettes publiques. La faute à Lagarde ? Pas vraiment, ce type de médication qui consiste à mutualiser par l’impôt et donc par le budget de l’Etat des dégâts de la finance n’est pas nouveau. Voilà plus de quatre décennies que de telles politiques d’ajustement structurel sont appliquées dans les pays du Sud. Avec en prime des baisses de dépenses publiques et une montée en puissance de tout ce qui ressemble de près ou de loin à des privatisations. Efficience du marché oblige. 

Athènes comme détracteur

A la tête du FMI, elle est critiquée depuis plusieurs semaines par la Grèce asphyxiée financièrement, qui lui reproche d'adopter une ligne trop dure vis-à-vis d'elle. Dans sa feuille de route présentée ces derniers jours à la troïka (BCE, Commission et FMI), le gouvernement d'Aléxis Tsípras propose une hausse des impôts pour les sociétés réalisant un chiffre d'affaires supérieur à 500 000 euros. Mais refuse de toucher au montant des petites retraites. Pour Christique Lagarde, il s'agit de faire le contraire. Bref, pas question d'avaliser un tel plan. Le Premier ministre grec, Aléxis Tsípras, a déjà reproché au FMI sa «responsabilité criminelle» dans l'échec jusqu'ici des négociations entre Athènes et ses créanciers. Certes, l'accusation est sans doute forte. Mais elle renvoie sans doute à une première prise de position du FMI. A l'instar de la Commission ou encore de la BCE, le FMI estimait que les cures d'austérité budgétaire seraient sans effet sur la croissance. Et donc que les «multiplicateurs budgétaires» seraient neutres. «Ce FMI a fait comme si les études empiriques sur la baisse des dépenses publiques n'existaient pas. Or, tout le monde sait qu'une baisse des dépenses publiques en période de récession ne fait que démultiplier la crise. Avec son cortège de dégâts sociaux qui l'accompagne, comme la dégradation des services publics, la hausse du chômage et de la pauvreté», explique Dominique Plihon, membres des Economistes atterrés.

Une erreur d'appréciation que le FMI a d'ailleurs finie par reconnaître. «C'est vrai, ajoute un ancien banquier. Le FMI a reconnu que les multiplicateurs étaient supérieurs à 1. En clair, une baisse des dépenses publiques de 1% entraîne une baisse d'activité encore plus importante.» Et le pire s'est réalisé : le PIB grec n'a cessé de plonger depuis 2010 (-25%), ce qui a provoqué mécaniquement une hausse de plus de 30% du rapport entre la dette et le PIB ! La Commission ni la BCE n'ont reconnu cette erreur d'appréciation. Certes, le FMI a fini par admettre cette sous-estimation des multiplicateurs. Ce qu'un certain Yánis Varoufákis, ministre grec décravaté des Finances, dénonçait depuis pourtant bien avant. Mais qu'importe, Christine Lagarde, au risque de renouer avec une image du passé du FMI n'en a cure : elle veut «parler avec des adultes». Signifiant ainsi on ne peut plus clairement l'amateurisme du gouvernement Tsípras. Pas vraiment diplo. 

Il est trop tôt pour ranger (définitivement) la Grèce dans la colonne débit ou crédit du bilan de Christine Lagarde à la tête du FMI. Mais il est certain que la Grèce mettra son veto le moment venu pour empêcher Christine Lagarde de briguer un second mandat. La Grèce, trois fois rien. Pas sûr que le reste de l’Europe lui accorde ses faveurs non plus. Gestion de la crise grecque oblige. Lagarde, qui parle si bien l’anglais, connue de tout le Landerneau du pouvoir politico-financier de Washington ou de New York, là où elle dirigea le cabinet d’avocats d’affaires Baker & McKenzie, compte peut-être sur l’appui des Américains. Peut-être. Mais en toute bonne logique, Christine Lagarde devrait dénoncer l’attitude d’un Sénat américain qui refuse toujours de ratifier les réformes du FMI et notamment de sa gouvernance. Mais, surtout, impossible d’imaginer des pays émergents accepter cette fois encore que les grandes institutions internationales soient exclusivement dirigées par des pays développés.

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