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Analyse

Argentine : depuis la faillite, une éclaircie de courte durée

Dans une situation similaire à celle de la Grèce, Buenos Aires avait choisi, en 2001, d’assumer un défaut de paiement colossal. Avant de se relancer, puis de stagner.

Roberto Lavagna, ancien ministre de l'Economie argentin, le 30 juillet 2012 à Buenos Aires. (Photo Juan Mabromata. AFP)
ParMathilde Guillaume
Correspondante à Buenos Aires
Publié le 05/07/2015 à 19h46

Des queues interminables devant des distributeurs bloqués, des rideaux de fer aux couleurs de banques internationales baissés, un compte à rebours terminé et des foules qui crient pour ne pas pleurer. Une dette extérieure comme un boulet. Voilà qui rappelle quelques souvenirs aux Argentins. «Vous ne trouvez pas que ça manque tout de même un peu de casseroles ?» ironise Sergio Menendez, chef d'une petite entreprise à la retraite, en retournant d'un geste expert une énorme pièce de bœuf pour sa famille réunie à l'occasion du repas. Autour de la table, chacun convoque en riant jaune les souvenirs de «sa» crise, comme on se raconte des histoires qui font peur, une fois que le danger est passé. L'humour noir comme outil de résilience : un grand classique argentin.

La jouer à la sauvage. 1er décembre 2001. Comme en Grèce aujourd'hui, un corralito (petit enclos) est instauré pour enrayer la fuite des capitaux. La veille, Marcela, la fille de Sergio, est rentrée chez elle avec les économies d'une vie dans un sac de sport, après six heures de queue au guichet. Beaucoup d'autres y ont laissé leur chemise. Le gel des avoirs crée la panique, paralyse une économie déjà exsangue. Emeutes, pillages, répression policière qui fait 39 morts : le pays explose. Et parce que les Argentins ont le sens du drame, le président de l'époque, Fernando de la Rua, pousse le bouchon jusqu'à s'enfuir du palais présidentiel en hélicoptère.

Cinq présidents lui succéderont en deux semaines. L’un deux, Adolfo Rodriguez Saa, finit par annoncer le plus grand défaut de paiement de l’histoire : 100 milliards de dollars, sous les applaudissements et clameurs d’un Congrès debout.

C’est sur les ruines fumantes d’un pays à genoux, à la monnaie dévaluée de 75 %, à la pauvreté en atteignant 60 et à la population hagarde qu’est élu Nestor Kirchner, avec pour dure mission de sortir le pays de ce vilain pétrin. Et en premier lieu de larguer le boulet de la dette qui l’envoyait par le fond.

L'Argentine décide de la jouer à la sauvage. «Ce qu'on nous proposait alors - la même chose qu'à la Grèce -, c'était de continuer à nous prêter pour que l'on rembourse nos échéances, en échange de politiques d'austérité. Et nous avons dit non», se souvient avec fierté Roberto Lavagna, alors ministre de l'Economie et architecte du sauvetage argentin.

«Sauver notre peuple». En marge de négociations à couteaux tirés avec les organismes financiers internationaux, la politique keynésienne mise en place par Roberto Lavagna paraît simple : relance des investissements et de l'emploi en baissant les taxes, redistribution des richesses pour encourager la consommation. «Sauver notre peuple plutôt que sauver les banques», scande-t-il comme un slogan.

Et ça marche. En 2005, l’Argentine sort victorieuse de son défaut de paiement, tant auprès du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, que de ses créanciers privés, dont 92 % ont accepté une décote de 70 %. La chaîne du boulet a été brisée et l’Argentine respire à grandes goulées, soutenue par les prix très élevés des matières premières, notamment du blé et du soja qui flambent grâce à la forte demande chinoise.

«Le problème, c'est que les mauvaises décisions n'arrivent pas pendant les crises, en Argentine, théorise Roberto Lavagna, qui vient alors de quitter le gouvernement. Elles surviennent pendant les périodes fastes. Les politiques, grisés, succombent au populisme et dérèglent la machine.»

Cristina Kirchner succède à son mari à la tête du pays, en 2007, et radicalise les positions du gouvernement. Les dépenses publiques flambent, sans que les investissements ne suivent. L'Argentine ferme ses frontières aux importations, met en place un contrôle des changes drastique qui a pour conséquence la création d'un marché noir du dollar, l'inflation s'emballe… De 9 % de croissance de 2002 à 2006, on passe à 4 % de 2007 à 2011. Depuis, 0 %. Et les prix des matières premières, qui ont baissé, ne lui permettent plus de dépenser sans compter. «Les Kirchner n'ont pas su capitaliser la spectaculaire récupération postcrise, analyse Rosendo Fraga, politologue. Les difficultés que nous vivons aujourd'hui ne sont pas le résultat du désastre de 2001, mais bien de politiques erronées.»

Alors que les braises de l'asado s'éteignent, Sergio émet un souhait : «La capacité de rebond de l'Argentine face aux difficultés est incroyable. J'espère que la Grèce en aura autant.»

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