La coïncidence est fâcheuse. Le discours enregistré du président tunisien, Béji Caïd Essebsi, annonçant la mise en place de l'état d'urgence pour trente jours dans tout le pays a été diffusé samedi avec trente minutes de retard sur les chaînes nationales. Trente minutes, c'est également le temps qu'il a fallu aux forces de l'ordre pour arriver, le 26 juin, à l'hôtel Impérial Marhaba à Sousse et neutraliser celui qui venait de tuer 38 touristes. Un même retard que n'ont pas manqué de moquer les Tunisiens sur les réseaux sociaux et qui a amoindri la portée du message.
Debout derrière son pupitre et vêtu d'un costume sombre, le chef de l'Etat a voulu endosser une posture bourguibienne de sauveur de la nation. Pour un résultat mitigé. Point d'orgue de son allocution, son «Si les événements de Sousse se répètent, l'Etat va s'effondrer» n'a pas forcément eu l'effet d'union nationale escompté. «Même si la décision est bonne, le discours n'a pas été rassurant sur la forme, regrette Moalla Ghazi, un expert sur les relations entre la Tunisie et la Libye, où se sont entraînés les tueurs du musée du Bardo et de Sousse. Il n'a pas été assez direct et ferme dans le ton pour convaincre.» Béji Caïd Essebsi aurait longtemps hésité à proclamer cet état d'urgence. Des proches l'auraient incité à le faire dès le lendemain de l'attentat du Bardo en mars qui avait fait 22 victimes. Le 30 juin, au micro d'Europe 1, il ne semblait toujours pas enclin à montrer les muscles et laissait poindre, au contraire, son impuissance : «Jamais nous n'aurions pensé que ça devait se faire sur des plages alors qu'il y avait des touristes. Le système de protection devait commencer le 1er juillet.»
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C'est la quatrième fois que le pays connaît l'état d'urgence. En 1978, il s'agissait de réprimer un mouvement de grève d'ampleur à l'appel de la centrale syndicale UGTT. Cinq ans plus tard, la mesure d'exception visait à réprimer une contestation sociale restée dans la conscience populaire comme l'«émeute du pain». La dernière application est plus récente. La Tunisie a vécu sous l'état d'urgence de janvier 2011 après la fuite de Ben Ali jusqu'à mars 2014. Aujourd'hui, l'objectif est de lutter contre le terrorisme grâce à un «déploiement de toutes les unités sécuritaires de la police, de la garde nationale et de l'armée», mais les différents acteurs institutionnels et de la société civile s'interrogent.
«Réflexe de l’ancien régime»
«Les cinq premières minutes du discours ont été consacrées à fustiger les mouvements sociaux, s'énerve Ayman Ben Brahim, militant au Front populaire (coalition de partis de gauche appartenant à l'opposition). Le chef de l'Etat a voulu culpabiliser les grévistes en affirmant que si les forces de l'ordre ont été défaillantes lors de l'attentat de Sousse, c'était parce qu'elles étaient occupées à gérer les manifestations. Cette volonté de verrouiller la rue, c'est un réflexe de l'ancien régime.» L'état d'urgence permet en effet aux autorités de déclarer les grèves illégales. Le jeune homme ne croit cependant pas que Béji Caïd Essebsi se transforme en nouveau Zine el-Abidine Ben Ali : «Il y a depuis la révolution un acquis de liberté d'expression sur lequel personne ne peut revenir.» Auteur et réalisateur, Bahram Aloui ne partage pas la même confiance. L'article 8 réglementant l'état d'urgence stipule que le ministère de l'Intérieur peut «prendre toute mesure pour assurer le contrôle […] des représentations théâtrales». «Le Président veut tout contrôler. Les arts du spectacle vont souffrir. On va devoir faire une demande préalable auprès des autorités avant chaque représentation, comme sous Ben Ali. Et l'art aujourd'hui est partout, pas seulement dans les salles de spectacle, mais aussi dans la rue. C'est un terrorisme d'Etat», insiste l'activiste. Plus mesurée, la Ligue tunisienne des droits de l'homme (LTDH) se veut vigilante sur la durée de l'état d'urgence. Pour l'institution, la mesure peut se comprendre sur une durée de quelques semaines, mais si elle venait à durer plusieurs mois elle pourrait mettre en péril les droits fondamentaux.
Certains experts militaires sont aussi circonspects sur le véritable effet de la mesure. Le colonel-major à la retraite, Mokhtar ben Nasser, expliquait dans les médias tunisiens que la mise en place de la dernière période d'état d'urgence n'avait pas été «appliquée convenablement» et n'avait pas empêché les jihadistes de s'installer au sein du pays.
Ennahdha, fidèle ennemi et seul allié
En Libye, que Béji Essebsi a accusée d'être le «foyer du terrorisme», on se gargarise de la prestation du chef de l'Etat : «Il a affirmé que nous avions une frontière avec le Mali ! Ce n'est pas sérieux. Il dit aussi que nous abritons le terrorisme, mais ces jihadistes ce sont des Tunisiens, pas des Libyens. On ne veut pas mettre de l'huile sur le feu, mais ses propos sont irresponsables de la part d'un homme d'Etat», explique un haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères du gouvernement de Tripoli non reconnu par la communauté internationale.
Paradoxalement, le seul allié de poids de Béji Caïd Essebsi, est à chercher du côté de son plus fidèle ennemi, le parti islamiste Ennahdha, membre de la coalition au pouvoir. La formation politique se dit «compréhensive» envers cette mesure «à la lumière des menaces et des attaques terroristes qui ont grandement endommagé la sécurité du pays».




