Menu
Libération
Récit

Les fantômes du peuple grec

De l’occupation à la dictature des colonels, cette jeune nation est hantée par les divisions qu’elle a vécues depuis son indépendance, en 1830.

Place Klathmonos à Athènes, dimanche soir, après les premiers résultats du vote. (Photo Angelos Tzortzinis. AFP)
ParFabien Perrier
Correspondance à Athènes
Publié le 05/07/2015 à 21h06

Il y avait ceux qui ont choisi le oui, comme Gioanna, 29 ans, qui, drapeau grec en main, autocollant «Nai» («oui») et badge européen sur la poitrine, attendait le discours de l'animateur franco-grec de télévision Nikos Aliagas lors d'un meeting, vendredi. «Je manifeste pour rester dans l'euro et dans l'Union européenne. Il faut signer l'accord. Sinon, qu'aurons-nous ? Un coup d'Etat ? Nous devons accepter les sacrifices exigés par les Européens», expliquait-elle tout en s'inquiétant d'un référendum qui «divise le pays». Dimitris, professeur à la retraite, milite pour le non. «Nous ne pouvons pas continuer ainsi, avec des politiques imposées, et signer un accord qui ne fonctionne pas», se justifiait-il. Deux votes, deux camps, quatre mêmes peurs : division, signature d'un accord déséquilibré, renversement, domination. Elles hantent la mémoire collective grecque, façonnent les clivages politiques et ont resurgi depuis que le Premier ministre, Aléxis Tsípras, et son gouvernement ont décidé d'en référer au peuple.

Héritiers

«La crainte de la division est très profonde en Grèce. Elle renvoie à la Première Guerre mondiale, lorsque s'affrontaient d'un côté les royalistes pro-allemands et de l'autre les démocrates favorables aux Alliés. Une guerre perdue pour tout le monde au final», explique l'anthropologue Panagiotis Grigoriou (1). Et un mot revient dans les discussions, «dichasmos» («division»), souligne l'historien Olivier Delorme (2) : «Il a servi à qualifier la période 14-18 et renvoie à cette guerre civile larvée.» Larvée à l'époque, mais réelle entre 1946 et 1949. Elle est le premier exemple d'une insurrection communiste après la Seconde Guerre mondiale. Autant dire que ce fantôme resurgit depuis l'arrivée au pouvoir de Syriza,coalition de gauche radicale devenue parti, structuré autour d'ex-partisans de l'eurocommunisme.

La guerre civile avait commencé par une signature. A Varkiza (12 février 1945), la gauche grecque capitule. «A ce moment, la gauche accepte de signer contre des garanties sans contenu réel. L'accord devait être équilibré en principe : désarmement [des forces communistes armées] contre amnistie»,explique Delorme. Dans les faits, l'amnistie n'a pas eu lieu : «Avec cet accord sans engagement ferme de l'autre partie, la gauche signait son arrêt de mort», signale l'historien. Un traumatisme qui rend encore aujourd'hui difficile pour des politiques, en partie héritiers de cette gauche, d'accepter un texte sans garanties suffisantes. «Aléxis Tsípras n'a pas peur d'apposer sa signature, mais une part de la population craint que la société grecque soit piétinée avec cet accord», explique le journaliste Babis Kovanis, ancien résistant aux colonels.

«Dignité» : ce mot était sur toutes les lèvres après l'élection de Syriza, le 25 janvier. Une dignité qui sortait le pays de la «domination de la troïka» (les créanciers de la Grèce : Union européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international), comme le répètent les Grecs et le gouvernement en place, alliant Syriza et les Grecs indépendants (parti de droite souverainiste). Une fierté pour cette jeune nation, née en février 1830 après la guerre d'indépendance la libérant de l'Empire ottoman. Mais depuis, son histoire est traversée par de multiples dominations : celle de la royauté imposée, de l'occupation, de l'intervention anglaise de 1946…

«Tanks»

«Que les Grecs votent oui ou non, ils savent qu'il y a une domination occidentale sur la Grèce depuis des siècles», explique Grigoriou. La conséquence est «un sentiment ambivalent : d'un côté, contre l'abandon de l'UE ou de l'Otan, de l'autre, anti-Bruxelles». «A l'époque, nous avions les tanks, se souvient Kovanis, faisant référence à la dictature des colonels (1967-1974). Aujourd'hui, nous sommes sous l'égide de Draghi [président de la BCE, ndlr]. A l'époque, nous avions la CIA. Maintenant, la troïka.»Comme d'autres, il dénonce «un coup d'Etat financier». La crainte d'un renversement de Syriza par des «forces extérieures», qui peut paraître complotiste, se comprend mieux au regard de l'histoire. La démocratie en Grèce est une conquête récente. Et souvent piétinée. «Ce sont des divisions de classes en réalité», affirme Grigoriou. D'un côté ceux qui ont quelque chose à perdre et de l'autre ceux qui peuvent tirer profit de l'état de domination dans lequel est placé le pays. Dans tous ses discours depuis l'annonce du référendum, Tsípras l'a répété : «Notre seule peur est la peur.»

(1) Panagiotis Grigoriou, la Grèce fantôme, Fayard.

(2) Olivier Delorme, la Grèce et les Balkans - du Ve siècle à nos jours, Gallimard (Folio).

Dans la même rubrique